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Le Martyre de Saint Sébastien, amour divin ou charnel ?

Pour le centenaire de sa création en ses murs, le théâtre du Châtelet donnait le Martyre de Saint Sébastien de Debussy, dans une version raccourcie (le texte, du moins) par les soins de Sylvie Chenus et interprétée par de jeunes musiciens et comédiens, réunis sous la houlette d’. Si la pièce était donnée telle quelle, la représentation durerait dit-on dans les cinq heures. Le parti pris de lui donner une taille humaine est plus que bienvenue, même si raccourcir un tel texte doit s’avérer bien difficile ! Le résultat s’attache à retracer les grandes étapes de l’action, le dialogue avec Dioclétien, le supplice, et garde des épisodes secondaires certainement intéressants, mais qui mettent à mal la clarté du tout pour le spectateur.

Le travail essentiel des comédiens est tout à fait intéressant. Seul le personnage de Sébastien est clairement identifié et endossé avec force par , cependant que ses comparses se partagent les autres protagonistes, s’interpellent, se renvoient les dialogues avec dextérité et font vivre les morceaux choisis de ce texte délicat. Les solistes quant à eux ont de belles voix, indéniablement, mais qui ne passent pas l’orchestre, particulièrement fourni (un contrebasson, trois harpes, six cors, un tuba… ). On retiendra le chant a cappella des deux jumeaux dans la première mansion, un chef d’œuvre, à l’occasion duquel et touchent au sublime par le dépouillement et l’émotion de leur interprétation.

L’orchestre formé de jeunes solistes est de qualité, même si les cuivres sont perpétuellement en retard, et que le jeu d’ensemble se révèle assez insipide. Par excès de zèle ? Il est vrai que la partition de Debussy est d’une grande économie, d’une quasi rareté même, mais enfin, les deux grands climax de l’œuvre méritent qu’on lâche un peu la bride ! De leur côté, les divers chœurs ne s’illustrent pas par leur excès d’intelligibilité, et c’est dommage. Tout au plus aura-t-on compris «il est mort, le bel Adonis». Seule la maîtrise de Paris tire son épingle du jeu, pour la simple et bonne raison que la pureté cristalline de ses voix adolescentes alliée à la précision de leur intonation est irrésistible.

Enfin comment évoquer cette œuvre sans parler de sa dimension érotique ?  a beau vouloir minimiser la chose dans sa présentation, cette œuvre n’est pas qu’une affaire de foi ! L’amour divin est à de multiples reprises entaché de considérations plus terrestres, que D’Annunzio amplifie avec malice dans son texte, secondé par Debussy. Ainsi, le martyre à proprement parler est un sommet d’érotisme musical, bien plus suggestif qu’aucun prélude du Rosenkavalier : il n’est qu’à penser aux fameux «encore» de Sébastien auquel le chœur répond par des «ah» de plus en plus forts, et l’on n’a plus besoin d’un dessin. À bien y réfléchir, cela en dit long sur les rapports entre le poète et la créatrice du rôle, Ida Rubinstein. Fantasme ou témoignage de leur relation ?

Crédit photographique : (Sébastien) ©