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La ferveur d’un pèlerinage lisztien à Lagraulet

Fidèles au chant lyrique depuis leur création en 2001, Les Journées de Lagraulet recevaient cette année une masterclass du baryton toulousain Jean-Philippe Lafont, dont l’amicale pédagogie fait puiser au meilleur des ressources de ses élèves, ainsi qu’un récital de la soprano bulgare Marena Balinova, avant le concert lyrique du dimanche où des voix confirmées partagent la scène avec de jeunes talents.

Mais en cette année Liszt, ces trois journées commençaient par un récital mémorable de l’une de ses meilleures interprètes, la pianiste franco-lituanienne Mūza Rubackyté. Issue de la fameuse école russe de piano au conservatoire Tchaïkovski de Moscou, cette égérie de la révolution lituanienne, aux côtés de son maître et collègue le musicologue Vytautas Landsbergis, déclare être tombée amoureuse de Liszt dès l’âge de 11 ans. Il faut dire que cette fille de musiciens  a donné son premier concert à 7 ans !

La virtuose, qui partage sa vie aujourd’hui entre Paris, Genève et Vilnius, a entrepris un pèlerinage Liszt au long de cette année de bicentenaire, interprétant les œuvres de son héros dans sa Lituanie natale, mais aussi aux États-Unis, en Macédoine, en Azerbaïdjan, à Varsovie, à Tokyo, et plusieurs pays d’Amérique latine, parcourant nombre de festivals français. Elle a donné le cycle complet des Années de pèlerinage à l’Opéra Bastille début juin, puis en juillet à Nohant, gratifiant la capitale de plusieurs récitals à Gaveau et à Bagatelle.

C’est une chance et un bonheur pour le festival gersois de recevoir celle que l’on peut appeler « Madame Liszt » quelques décennies après France Clidat. Le récital est construit autour des deux premières Années de pèlerinage comprenant les volets suisse et italien. On ne peut rêver plus romantique, suivant la passion brûlante que vivaient et Marie d’Agout. Dès les premières notes d’Églogue, le public est saisi par l’élégance du jeu, à la fois impérieux et intérieur où les brusques changements d’humeur passent rapidement d’une violence affirmée à une suave douceur.

Loin de la mièvrerie que l’on prête souvent au vocable romantique, souligne les élans passionnés et la puissance de cette musique par laquelle Liszt enflammait les foules dans toute l’Europe. Avec impétuosité, l’expression du sentiment passe avant la beauté du son, comme le souhaitait le compositeur. Son Mal du pays est plus une méditation qu’une bouffée nostalgique avec de longues résonances, tandis que Lac de Wallenstadt offre des eaux fluides, mais pas si calmes et que le Bord d’une source présente des eaux pour le moins tumultueuses.

Profondément habitée par son sujet, la dame vit pleinement cette musique dont elle souligne la vigueur, dépassant la pure virtuosité. L’auditeur est cloué, voire saisi d’effroi ou d’admiration devant la violence de l’Orage qui conclut l’épisode suisse.

La partie italienne du voyage se fait plus aimable avec des couleurs d’une belle subtilité et un chant incomparable. La précision du toucher est extrême dans Gondoleria et Tarentella, tandis que la poésie nous emporte dans Sposalizio et Il Penseroso, jusqu’à une certaine distanciation avec les deux Sonnets de Pétrarque. On se plaît d’ailleurs à trouver une réminiscence schubertienne dans l’un d’eux.

Le récital se concluait par la « quasi sonate » Après une lecture de Dante, une pièce de bravoure dont saisit parfaitement l’âme profonde.

Ayant fait preuve d’une belle qualité d’écoute pendant deux heures, le public ébahi, qui a vu ses repères lisztiens voler en éclats, exprimait son enthousiasme.

Le lendemain, c’est avec le même engagement et des commentaires autorisés que la pianiste illustrait d’exemples musicaux, la conférence que donnait Marc Laborde sur « le franciscain tsigane ».

Pour ses 25 ans, le label marseillais Lyrinx profite de ce bicentenaire pour rééditer l’enregistrement des Années de pèlerinage, qui en novembre 2010, avait remporté les suffrages de l’émission de François Hudry sur France Musique, « La Tribune des critiques de disques ».

 

Crédit photographique : © Alain Huc de Vaubert