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Quarante parties de plaisir musical

Qui connaissait avant cette messe et ce disque ? Quelques musicologues, quelques musiciens aussi mais à part eux ? Mais, au fait, de quel parlons-nous ? Du fils, librettiste de l’Orfeo de Monteverdi, ou du père ? C’est bien au père que nous devons ce monument polychoral que restitue au disque pour la première fois.

Né vers 1536, musicien, diplomate, sut bien vivre de sa musique, habilement partagé entre les Médicis à Florence et la cour de Mantoue. Ses charges l’ont amené à écrire des œuvres pour honorer ses protecteurs mais aussi sept recueils de madrigaux. Et quelques pièces spectaculaires pour mettre en valeur son talent. Elles seront, pour lui, des passeports musicaux auprès des différents puissants d’Europe : Munich, Brno, Paris, Londres l’ont vu et entendu. A telle enseigne, que, lors de son passage en Angleterre en 1567, Striggio a impressionné tant les nobles et notables que les compositeurs. Tallis, peut-être mis au défi, s’essaya à cette polychoralité. Spem in alium était né !
La partition de la Missa Ecco si beato giorno a 40 voci a été redécouverte en 1978 par Dominique Visse à la Bibliothèque nationale de France. Celui-ci cherchait une œuvre à donner lors du concert terminant un stage de… flûtes à bec. Il trouve un motet Ecce beatam lucem et, surprise, à côté de celui-ci, la copie d’une partition d’une messe à 40 parties d’un certain « Alessandre Striséo »… Erreur de catalogage heureuse, due au copiste mais aussi à la francisation des noms des artistes italiens venus en France à la Renaissance : Striséo s’est révélé être Striggio ! Partition rapidement transcrite pour être donnée, le 4 juin 1978, en la cathédrale de Sées (Orne), avec les 40 flûtes, un petit ensemble vocal et un continuo. Ainsi, contrairement à ce qui est souvent écrit, ce n’est pas Davitt Moroney qui a redécouvert cette partition. Rendons justice à Dominique Visse et remercions-le !

Striggio apparaît comme un précurseur (l’inspirateur ?) de ce qui se passera à Venise avec les Gabrieli et Monteverdi, en Espagne avec Cererols et Pujol, en Allemagne avec Schütz, voire à Salzbourg avec Biber… Cette messe est un grand et imposant monument : 5 choeurs à 8 voix et même plus, les 8 voix passant à 12 pour un Agnus Dei à 60 voix !

a pris le parti de remplacer des voix par des instruments. En l’absence d’indication sur la partition – et en accord avec les usages de l’époque – cette option est défendable. Elle accentue et diversifie les couleurs. C’est la vision du chef et l’interprétation de son ensemble (traduction littérale : les haricots verts… humour britannique compris !). Mais l’important reste la musique. Les voix sont belles, toniques et flamboyantes, bien dans la tradition britannique. Venus des meilleurs ensembles, tel The English Cornett and Sackbut Ensemble, les instruments jouent et accompagnent remarquablement. Bref, les interprètes font le métier et le font (très) bien.

Au fil de l’œuvre, les voix, les chœurs, les instruments se mêlent, se répondent, s’interpellent et la Musique vous saisit, vous envahit. Et si on se laisse faire, c’est enivrant. On y prend tellement goût qu’on en redemande. C’est alors que les motets de Striggio, proposés ensuite, changent un peu la donne et sont moins convaincants. On retiendra O giovenil ardire. D’abord joué par les instruments puis chanté, il est exemplaire de ce disque : « Ô jeunesse intrépide… ».

La seule réserve concerne un autre motet, bien connu celui-là, Spem in alium de Tallis. L’intrusion des instruments vient bousculer les interprétations déjà publiées que ce soit celle des Tallis Scholars (1985), du New College Oxford (1991), du Huelgas Ensemble (1995) et d’autres. Les aspects spirituel du texte et planant de la musique ne sont pas là. Déroutant… mais après tout, c’est une autre vision de l’œuvre avec des interprètes de qualité. Alors…

Si, en concert, la lisibilité de cette gigantesque Missa Ecco si beato giorno a 40 voci peut être bonne et la magnificence appréciée, l’enregistrement en est périlleux. Entre deux options extrêmes : un micro devant chaque partie (chanteur ou instrumentiste) ou un duo de micros devant l’ensemble, les solutions sont multiples mais toutes insatisfaisantes. Pour saisir cette difficulté, il faut profiter du DVD joint au CD. Et reconnaître que c’est « mission impossible ». Le son Surround 5.1 du DVD n’apporte pas grand-chose de plus.

Cette première au disque est enthousiasmante. Qu’une multinationale du disque (Universal) prenne le risque d’un tel projet, c’est bien. Qu’elle accompagne le CD d’un DVD du making-off et d’un livret très informatif, c’est mieux. D’autant qu’un microsite sur le site principal de l’ensemble donne la traduction française des notes de Robert Hollingworth.

Heureuse perspective : Hervé Niquet et son Concert Spirituel ont enregistré cette messe en septembre dernier pour une sortie du CD en février prochain chez Glossa. L’option « voix seules » serait privilégiée… Attendons un peu mais abondance de biens ne nuit pas surtout quand la musique est belle !

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