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Sir Edward Elgar et l’enregistrement acoustique

Voici un coffret inespéré, reprenant l’intégrale des gravures acoustiques dirigées par Sir (1857-1934). Sans doute le label californien Music & Arts a-t-il voulu complémenter l’excellente réédition EMI des enregistrements électriques du grand compositeur anglais, et il a bien fait, car ainsi il succède à l’entreprise déjà lointaine et maintenant dépassée techniquement du pionnier Pearl qui avait publié en microsillon puis en CD ces vénérables gravures faisant date dans l’histoire du disque. Les transferts actuels de Lani Spahr, bien que plus filtrés que ceux de Pearl, sont remarquables de chaleur et de clarté étonnante.

Alors que l’album EMI reprend tous les enregistrements électriques d’Elgar réalisés entre avril 1926 et août 1933, le coffret Music & Arts nous offre toutes les gravures antérieures dites acoustiques, accomplies entre le 21 janvier 1914 et le 16 avril 1925, et cela sans le moindre micro ni amplificateur électrique, d’où le nom du procédé. Même le visuel de l’album a valeur historique, car cette photo d’Elgar devant un orchestre réduit, le montrant flanqué du fameux cornet acoustique relié directement au stylet de gravure, fut prise lors de la toute première séance d’enregistrement du compositeur, ce 21 janvier 1914 où fut mise sur cire une brève page intitulée Carissima, sorte de test qui allait se révéler concluant et conduire à vingt années de relation ininterrompue et de collaboration intensive avec la célèbre firme britannique au non moins célèbre petit chien terrier.

Dans notre précédente chronique, nous avons mis en évidence les difficultés habituelles rencontrées à cette époque pionnière : faire accepter cette merveilleuse invention encore trop souvent considérée comme un simple jouet ; et nécessité d’utiliser des orchestres réduits à une trentaine de musiciens, afin de ne pas saturer la gravure acoustique, de couper et réorchestrer très souvent les œuvres en conséquence, ce qui devait poser de cruels cas de conscience au compositeur… Un exemple bien typique est l’ouverture Cockaigne op. 40, d’une durée normale d’un quart d’heure : ici, méchamment amputée, elle ne fait que quatre minutes pour tenir sur une seule face de disque… Un autre, tout aussi révélateur, est l’ample Concerto pour violon en si mineur op. 61 : il passe des habituelles 50 minutes à un bon quart d’heure !…

Au-delà de l’aspect historique et nostalgique, nous nous trouvons devant un musicien dirigeant ses propres œuvres pour la postérité. Toutefois l’intérêt de cette édition est surtout d’entendre des œuvres qu’Elgar n’a pas eu l’occasion de réenregistrer selon le procédé électrique (avec micro) : Carillon op. 75, Polonia op. 76, The Fringes of the Fleet, The Starlight Express op. 78, The Sanguine Fan op. 81 qui sont autant d’œuvres du temps de guerre (14-18), mais également King Olaf op. 30, les magnifiques Sea Pictures op. 37 et l’orchestration « modernisée » d’une ouverture de Händel.

Le 16 avril 1925, Elgar mettait un terme à sa dernière gravure acoustique, celle de sa Symphonie n°2 en mi bémol op. 63 : enregistrée sans coupure, elle témoignait du succès du phonographe qui n’était plus considéré comme un simple jouet, mais comme un support culturel de valeur. Le système acoustique était sur le point d’être supplanté par le microphone et l’amplification électrique, aux résultats nettement plus réalistes : à peine deux années plus tard, Elgar entamait la gravure électrique de cette même œuvre.