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À Toulouse, le baroque entre Occident et Extrême-Orient

Ce concert cosmopolite revêtait une importance certaine, tant pour le 5e festival Made in Asia, qui intégrait de la musique savante à sa programmation, que pour l’orchestre , lequel se produisait pour la première fois sur la scène prestigieuse du Théâtre du Capitole. Il fallait les circonstances exotiques d’une rencontre improbable entre l’univers baroque universel de Vivaldi et la poésie littéraire et musicale de la Chine du sud, pour une belle rencontre où les contraires se retrouvent, à la manière du ying et du yang.

Rappelons toutefois que ces tentatives ne sont pas nouvelles puisque le lazariste Teodorico Pedrini, puis le jésuite Joseph-Marie Amiot, s’y étaient essayés avec bonheur aux XVIIe et XVIIe siècles. Il y a une quinzaine d’années, le flûtiste Jean-Christophe Frisch nous avait restitué un intéressant Concert à la Cité Interdite, puis une Messe des jésuites de Pékin (Auvidis-Astrée) avec son ensemble XVIII-21 Musique des lumières autour du festival de Saint-Florent-Le-Vieil.

Les pensées musicales sont d’autant plus éloignées que la musique traditionnelle chinoise est basée sur le système modal, tandis que la musique baroque occidentale se fonde sur la tonalité. À l’opposé des comparaisons stériles sur la valeur des civilisations, cette démarche rejoint quelque part l’esprit du travail de Jordi Savall, qui inlassablement, tend depuis plusieurs années des ponts musicaux entre Orient et Occident.

Le jeune festival toulousain, qui célébrait cette année le centenaire de la République de Chine, avait réuni l’ensemble Xinxin , la virtuose de la cithare guzheng , et . Originale et dépaysante à coup sûr, la rencontre fut passionnante de bout en bout. Au-delà d’une confrontation traditionnelle où chaque musicien est tenté d’imposer la supériorité de son style, chacun s’est au contraire efforcé d’aller vers l’autre en un concert continu où les liaisons entre les différentes pièces étaient assurées par de brèves séquences de percussions sous les mains expertes de la gracieuse Yang Yi-Ping.

Dans ces univers très différents, les violons des Passions accompagnaient en un doux continuo les expressions introverties du chant chinois, dialoguant harmonieusement dans les dessus, tandis que la flûte à bec de rivalisait de virtuosité, selon une complicité visible, avec le dongxiao (flûte de bambou) de Wei Po-Nien.

La beauté intérieure des chants de Wan Xinxin s’accompagnant de sa pipa (luth chinois en bois de cèdre) aurait gagné en compréhension si une projection purement graphique en fond de scène avait traduit les idéogrammes au demeurant fort esthétiques. Malgré les intonations variées et la ductilité de la voix, la lenteur de cette poésie erratique est parfois lancinante pour nos oreilles accoutumées à une rythmique plus marquée. Certaines de nos déplorations baroques connaissent un certain étirement comme quelques airs orphiques, Tristes déserts ou les Stances du Cid de Charpentier, mais Zang Hua Yin (enterrer les fleurs) nous a paru infini. Le dialogue difficile tournait alors au monologue incontournable.

On retiendra quelques moments magiques comme cette Shi mian mai fu (Embuscade) où le violon de Nirina Betoto et la cithare fascinante de se livrent un combat qui évoque les battaglia italiennes et allemandes des XVIe et XVIIe siècles.

Si certains se sont évadés parmi les charmes orientaux où le temps est suspendu, les vigoureuses et  jubilatoires variations sur La Follia de Vivaldi, qui concluaient le concert en tutti donnaient le sens du projet en ajoutant un grain de folie bénéfique. Ce joyeux tintamarre offrait des couleurs inédites qui n’auraient sans doute pas déplu au prete Rosso. En début de soirée, la flûte chinoise avait déjà rejoint celle du virtuose montalbanais en un babil complice dans  le concerto pour flûte à bec et deux violons en la mineur du même Vivaldi.

Un concert passionnant, où les styles se cherchaient parfois, qui prouve une fois de plus que par-delà les langues et les civilisations, la musique est un langage universel ! Et l’on apprécie au plus haut point cette élégante manière de saluer où les musiciens présentent leur instrument.

Une rencontre fructueuse entre musiques anciennes de la Chine du sud et les accents baroques occidentaux portée par des musiciens exceptionnels.

Crédit photographique :  © A. Huc de Vaubert