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L’émouvant Rigoletto de Thalbach et Altinoglu

Mantoue est renversée. Les rues, les maisons, voire le Palais du Duc, tout est disloqué dans cette ville où règnent le sexe et le crime. Dans ces superbes décors surréalistes imaginés par  règle une mise en scène d’un naturel et d’une lisibilité parfaits.

Sans s’éloigner un seul centimètre de l’histoire conçue par Verdi et Piave, sans chercher un quelconque « concept », cette production fascine grâce à une direction d’acteur soignée jusqu’au moindre détail. C’est notamment la relation entre père et fille – où l’amour côtoie la peur – qui est au centre de l’intérêt de Thalbach, elle-même, d’ailleurs, une célèbre actrice. L’image de Rigoletto seul aux bords du Mincio, alors que la barque portant le corps de sa fille s’éloigne dans le brouillard, restera pour longtemps gravée dans la mémoire faisant ainsi oublier un premier tableau un brin trop vulgaire.

Musicalement aussi, cette nouvelle production est une grande réussite. Alain Altinoglu, à ses débuts à l’opéra de Cologne, s’avère un grand chef verdien. Sans jamais céder à l’effet gratuit, choisissant des tempi plutôt modérés, il offre pourtant une lecture de bout à bout passionnante du chef d’œuvre verdien. Et l’orchestre le suit comme un seul homme. Tout y est : la douceur des cantabili, le brio des cabalettes et l’intensité dramatique lors des points culminants de la partition.

Aux côtés d’un Sparafucile efficace, d’une Maddalena un rien effacée et d’un Monterone fort angoissant dans sa chaise roulante, trois débutants se partagent les trois rôles principaux : , et . La jeune soprano colorature, troupière à Cologne, campe une Gilda extrêmement touchante. Son timbre de jeune fille, ses superbes aigus filés et sa silhouette frêle accentuent le côté fragile du rôle – jusque dans les moments les plus dramatiques qui la poussent encore dans ses derniers retranchements. De même, Dimitry Korchak n’est pas le ténor verdien né. Eminent rossinien, le timbre très clair manque encore de l’ampleur et de la rondeur requises pour cet emploi. Néanmoins, il fait valoir un phrasé très soigné, un beau sens de nuances et, surtout, un aigu facile et lumineux lui permettant même d’oser le contre-ré à la fin de « Possente amor ».

Le portrait le plus complet nous vient donc de . Avec une voix rappelant vaguement celle de Sherill Milnes, il domine sans aucune difficulté la tessiture du rôle, y compris dans les moments les plus tendus de la partition. Si l’on peut imaginer un timbre plus charnu, si l’on peut regretter certains effets un rien trop véristes, on ne peut qu’admirer son légato, son sens des nuances et son intensité à la fois vocale et scénique. Ainsi, les scènes entre Rigoletto et Gilda comptent parmi les moments les plus émouvants de la représentation fêtée à raison par une salle qui affichait complet depuis plusieurs semaines.

Crédit photographique : Le Duc () / Rigoletto (Markus Brück) et Gilda () © Paul Leclaire

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