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Le pèlerinage de Mūza Rubackyté

Outre d’innombrables concerts et récitals consacrés au grand Franz partout en Europe et en France, l’année de son centenaire aura été d’une grande richesse discographique, tant en nouveautés qu’en rééditions. L’essentiel de son œuvre a été parcouru et il n’est pas question ici de recenser toutes les parutions. Le cycle des Années de pèlerinage, qui aura occupé quarante années de sa vie en trois volets, est particulièrement bien représenté, bien qu’il ne soit pas fréquemment enregistré dans son intégralité (1).

Il y aura eu bien sûr la vision à la fois profonde et juvénile de Bertrand Chamayou (Naïve), qui a remporté la Victoire classique de l’enregistrement de l’année, mais aussi une superbe anthologie (Philips) du compositeur par le « professeur » Brendel avec une somptueuse 2e année « Italie » enregistrée en 1987, toutefois amputée des suppléments Venezia e Napoli, avec des extraits de la première (Vallée d’Oberman) et la troisième année (Jeux d’eau à la Villa d’Este et Sursum corda).

Les profondes affinités de avec le compositeur hongrois sont bien connues. Si elle avoue en être tombée amoureuse dès l’âge de onze ans, elle passe pour l’une de ses meilleures interprètes, à tel point que d’aucuns la dénomment « Madame Liszt » selon l’appellation dévolue jadis à France Clidat. D’ailleurs, la pianiste franco-lituanienne a consacré une grande partie de l’année 2011 à un pèlerinage Liszt autour du monde, honorant plusieurs festivals français où elle interpréta le cycle complet de ces Années de pèlerinage (Opéra Bastille, Nohant…).

C’est à dessein que pour son 35e anniversaire, le label Lyrinx a choisi de rééditer cet album majeur, initialement publié en 2004, qui demeure au sommet de la discographie.

Il faut du culot, de l’appétit et de la passion pour aborder ce monument pianistique dans lequel Liszt a voulu rendre en musique quelques-unes de ses « sensations les plus fortes » et ses « plus vives perceptions ». Ce journal de voyage est une recherche d’absolu inspiré par l’amour de Marie d’Agout pour les deux premiers volets suisse et italien, puis un renoncement mystique accompagné par l’amitié amoureuse de Caroline Wittgenstein pour la troisième partie romaine. Ce long parcours de méditations sentimentales et mystique résume en quelque sorte la vie de Liszt, ce nomade romantique qui a fait corps avec son siècle et ses batailles en défendant ses idéaux de liberté, de justice et de générosité.

Épousant parfaitement les innombrables variations de climat, le jeu impétueux de dépasse la virtuosité qu’elle maîtrise au plus haut point. Enflammée et transportée dans les pièces essentielles que sont La Vallée d’Oberman, Orage ou le sommet absolu de la Dante sonata, elle évoque aussi bien la fluide douceur des Jeux d’eau à la Villa d’Este, sans négliger le caractère des pièces plus brèves, qui participent à l’architecture de ce vaste recueil. Portée par les élans romantiques de Liszt, elle restitue et transcende la multiplicité des affects, soulignant la modernité de  son écriture, qui préfigure les grandes pages postérieures de Debussy et Ravel.

La nature volcanique et passionnée de la pianiste qu’on lui connaît en récital, passe par le truchement du disque d’une beauté sonore sans pareille. La prise de son magnifique est rehaussée par la technologie multicanal du SACD.

Malgré le coup de génie de Bertrand Chamayou, dans des couleurs différentes, le curseur n’a pas bougé et la vision de Mūza Rubackyté se maintient dans le haut d’un panier d’excellente qualité.

(1) Sans oublier les grands anciens comme Jorge Bolet, Georgy Cziffra ou Aldo Ciccolini, j’ai compté 5 versions intégrales disponibles : Mūza Rubackyté, Bertrand Chamayou, Nicholas Angelich, Louis Lortie, Lazar Berman.

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