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La pompe funèbre d’Anne de Bretagne

Après nous avoir restitué de belle manière, il y a une douzaine d’années, la messe de requiem des rois de France, qui fut exécutée à Saint-Denis pendant presque deux siècles, et son , remontent d’un siècle pour tenter de reconstituer la pompe funèbre de la reine Anne de Bretagne, qui endeuilla le royaume et en traversa une partie en janvier et février 1514.

Outre la douleur que provoqua chez ses peuples la disparition de cette reine très aimée, à 37 ans à peine, cet événement décrit avec minutie par son héraut d’armes Pierre Choque eut une portée considérable. Deux fois reine de France comme épouse de Charles VIII, puis de Louis XII, elle incarne la figure de la résistance à l’annexion de son duché de Bretagne, mais aussi le symbole de la réunion définitive de ce duché au royaume de France.

Louis XII, qui survivra à peine un an à son épouse, lui organise des funérailles grandioses, qui dureront quarante jours. La reine étant décédée au château de Blois, celles-ci se dérouleront en trois temps : les cérémonies au château de Blois, les stations au cours du long cortège convoyant le corps de la reine à Paris en la cathédrale Notre-Dame, puis enfin à la basilique Saint-Denis, nécropole des rois de France. Selon le rituel royal, lors de l’embaumement, le cœur et les entrailles sont séparés du corps de la défunte. Le reliquaire d’or contenant son cœur fut envoyé à la chapelle des Carmes de Nantes, puis transféré ensuite à la cathédrale Saint-Pierre. Les Bretons, attachés à leur souveraine le vénèrent encore : « Ce cueur fut si très hault, que de la terre aux cieux. Sa vertu libéralle accroissoit mieulx et mieulx. Mais Dieux en a repris sa portion meilleure, Et cette part terrestre en grand deuil nous demeure ».

Si les chroniques foisonnent de détails sur le rituel et le protocole, elles sont beaucoup plus succinctes, voire quasi muettes sur les musiques exécutées au cours des cérémonies. Parlant de diverses messes dites par les ordres mendiants, Pierre Choque mentionne toutefois deux messes de requiem chantées par les chantres de la chapelle du roi, puis ceux de la chapelle de la reine. Ces deux chapelles réunissaient ce que l’Europe comptait de meilleurs musiciens : Antoine Divitis, Jean Mouton, Jean Richafort, Claudin de Sermisy, Pierre Moulu pour celle de la reine ; une quinzaine de musiciens dirigés par , dont Johanes Prioris, , Antoine de Longueval et Jean Braconnier pour celle du roi. Après le décès d’Anne de Bretagne, ces deux chapelles ne feront plus qu’une et François 1er qui en héritera, possédera la plus importante chapelle d’Europe composée de quelque vingt-neuf chantres.

L’usage était que les messes royales de requiem soient chantées en plain chant par les religieux qui veillaient le corps du défunt, mais dans les moments officiels, on entendait aussi les compositions des musiciens de la chapelle royale, qui puisaient dans leur répertoire. Les compositeurs n’étaient pas mentionnés puisque la valorisation des individualités artistiques n’était pas encore de mise. On sait qu’ils disposaient à l’époque d’un requiem de Johanes Prioris et d’un autre d’, mort en 1512.

Sans certitude que cette messe des défunts fut chantée aux funérailles de la reine, l’a choisie pour le saisissant effet de profondeur de l’écriture à cinq voix avec deux basses à partir du Sanctus. Il  ajoute à son argumentation, la profonde admiration en laquelle Louis XII tenait Antoine de Févin, qu’il nommait symphoneta aurelianensis (le compositeur d’Orléans), donc de la cour de France.

Le chef de chœur explique dans une notice très complète que le Requiem de Févin se démarque du rite romain en suivant la liturgie parisienne qui comporte les versets de psaumes Si ambulem, Virga tua et Sitivit anima mea, tout en omettant la séquence du Dies Irae, qui est normalement placée avant l’offertoire.

En digne disciple de Josquin Deprez, l’écriture de Févin se situe à la croisée de celle du XVe siècle avec les faux-bourdons et les doubles cadences et celle de la Renaissance. L’interprétation de Doulce Mémoire penche clairement du côté de la polyphonie renaissance, d’autant plus que l’ajout d’instruments comme la sacqueboute, le cornet muet, la dulciane et les flûtes à bec tempère en douceur la solennelle austérité de circonstance.

Selon l’esprit du temps, deux motets de déploration ont été conservés pour la reine Anne : le Quis dabit oculis nostris de et le Fiere attropos de Pierre Moulu. Denis Raisin Dadre les intègre naturellement à sa reconstitution d’office. Le motet de Festa extériorise le deuil, évoquant la manière méditerranéenne, mais la haute tenue de la ligne vocale maintient l’ensemble dans une sobre retenue, donnant une sorte de douce et rassurante clarté à la mort,  qui ouvre vers l’espérance.

La douleur populaire apparaît dans les gwerziou, ces rudes déplorations bretonnes, dont un étonnant Stabat Mater, confiées au chanteur traditionnel Yann Fañch Kemener, en contrepoint aux savantes polyphonies de la cour. Le peuple breton s’associe ainsi au deuil de sa reine, qui lui a donné son cœur.

Cette vision Renaissance et aristocratique, superbement chantée, complète d’un regard humaniste la version de la même messe récemment enregistrée par l’ensemble Organum (Outhere-Aeon), qui reste dans la tradition liturgique médiévale. Nous y viendrons très prochainement.