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Matsuev : à grands coups de griffes

fait revivre le mythe de « l’ogre russe ». Physiquement prodigieux face au clavier, le pianiste dévore littéralement son programme, cultivant son côté « ours de Sibérie ». Pour un pareil sujet, les Scènes d’enfants de Schumann ne constituent peut-être pas l’œuvre rêvée : Matsuev n’en fait qu’une bouchée. Cette série de treize courtes pièces, d’une profonde intimité familiale, se mue en une cavalcade effrénée et beaucoup trop retentissante. Mis à part dans la très attendue Rêverie et l’ultime Scène Le poète parle, le piano de Matsuev ne cesse de résonner sous la violence des accords. Ce brouillage systématique de l’esprit de foyer est assez perturbant : l’interprète déchaîne un monde contenu, où les rares chagrins sont éphémères et où le sommeil de l’enfant finit par l’emporter. Avec Matsuev, on n’est aucunement bercé ; on sort même du cycle un peu essoufflé pour lui.

Persévérant dans Schumann, il donne ensuite le Carnaval op. 9… pour tomber dans les mêmes travers. De toute évidence, les vingt pièces mettant en scène divers personnages de la Commedia dell’arte ne conviennent absolument pas à son jeu puissant, qui n’est pas calibré pour de telles miniatures. La moitié des pièces sort très endommagée par la fureur matsuevienne. Vingt-cinq minutes de jeu à une amplitude maximale et à un tempo bien trop véloce transforment ce malheureux Carnaval en une démonstration bruyante de virtuosité, inévitablement polluée par un grand nombre de fausses notes, mais qui remporte tout de même le suffrage d’un public avide de spectaculaire.

En seconde partie, on retrouve Matsuev plus à sa place dans Grieg : ses Six images poétiques op. 3 sont un beau moment de dépaysement. Sa Sonate en mi mineur op. 7 est également bien traitée, avec notamment un Andante molto cantabile qui ne manque pas de style. Matsuev se montre davantage en phase avec la gravité un peu pesante du compositeur norvégien. Ce romantisme nordique le met nettement plus à son avantage que le romantisme rêveur allemand.

Mais c’est peut-être dans Liszt que Matsuev donne la plus grande mesure de son talent. Rien de moins que la Méphisto-Valse n°1 et ses incroyables développements rythmiques et thématiques pour clore le programme. Le pianiste russe y fait étal de sa brillante virtuosité, mais témoigne aussi de son intelligence d’un texte beaucoup plus subtil qu’il n’y peut paraître. Finissant à moitié debout, Matsuev recueille une ovation un peu exagérée, avant de revenir pour cinq bis. Si les deux Etudes de Scriabine et le Prélude de Rachmaninov forcent l’admiration, l’air du Barbier de Séville n’était vraiment pas indispensable. Ce pur cabotinage, qui déchaîne naturellement l’enthousiasme, est suivi d’une reprise de Caravan, sur laquelle Matsuev prend congé, ayant prouvé surtout sa capacité à donner au public des joies faciles.

Crédit photographique : © Itar-TASS