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Avec Conrad Tao, le bis permanent

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Auditorium du Louvre. 09-V-2012. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate en la bémol majeur op.110. Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Préludes op.23 et op.32 (extraits). Franz Liszt (1811-1886) : Au bord d’une source S 160/4 ; Vallée d’Obermann S 160/6 ; Paraphrase de concert de Rigoletto S 434. Igor Stravinsky (1882-1971) : Trois mouvements de Petrouchka. Conrad Tao, piano

Parmi les interprètes, certains font confiance à la musique qu’ils jouent ; ils s’en font le zélé serviteur, pour lui permettre de déployer au mieux toutes les qualités expressives dont son compositeur l’a dotée, et grâce auxquelles le public sera touché. D’autres, pour atteindre le même but, comptent au contraire sur leurs qualités personnelles d’instrumentistes, et soumettent la musique à la tâche exclusive de les faire ressortir. , quant à lui, ne relève certainement pas de la première de ces catégories, mais il serait injuste de le ranger dans la deuxième.

On pressent en lui, masqué encore par une fougue démonstrative que l’on pardonne chez un jeune homme de dix-sept ans, le germe d’un pianiste exceptionnel. Dans la trente-et-unième sonate de Beethoven, il adopte un jeu très limpide, et il ajuste non sans goût les atmosphères et les nuances, passant avec naturel de l’enjouement à l’introspection, sans trop sombrer dans la facilité.

La suite du programme, en revanche, trahit tout ce qui manque encore au pianiste de maturité : il enchaîne d’un trait quatre préludes de Rachmaninov assez disparates ; les sentiments, un peu factices, qu’il essaie d’y insuffler, sont vite engloutis par des cataractes de notes, qui se bousculent à des tempi vraiment insensés. Liszt souffre des mêmes travers : les trois œuvres sont enchaînées au grand galop, sans guère de poésie, et en tout cas sans la moindre pause. Quelques spectateurs ont su faire valoir par des applaudissements habiles que la Vallée d’Obermann et la Paraphrase de concert sur « Rigoletto » avaient bien peu de choses en commun pour qu’on se permette de les traiter comme une seule et même pièce ; mais un regard courroucé de l’interprète les a remis à leur place. Supposons que l’âge, conjugué à la fin de la période des auditions et des concours, sauront ôter à Tao cette manie du sprint.

Quant aux Trois mouvements de Petrouchka de Stravinsky, puisqu’ils ont été extraits du ballet et transcrits par le compositeur lui-même, précisément dans le but d’y accumuler les difficultés techniques les plus effarantes, ils font leur effet sous les doigts de . Mais ce morceau, ainsi que les bis tout aussi retentissants qui l’ont accompagné (la sixième Rhapsodie hongroise de Liszt, et une composition de Tao datant de 2010) ont bien fait comprendre pourquoi une telle débauche de virtuosité pouvait susciter l’insatisfaction, laisser une impression de vide : le programme que Tao a joué, tel qu’il l’a joué, semblait n’être qu’une sorte d’enchaînement de bis, de morceaux pensés pour déchaîner les hourras, cherchant dans une surenchère technique l’âme qui leur manque.

Mais le public apprécie ce genre de prouesses ; après tout, le type de jeu qu’incarne Conrad Tao a sans doute de l’avenir, dans une époque avide de sensationnel, et qui ne sait juger que la performance. Les mêmes qui applaudissent à un double salto fait devant eux, ou à l’exploit d’un calculateur prodige, applaudiront certainement au Petrouchka de Conrad Tao. Ils seront éblouis ; mais seront-ils émus ?

Crédit photographique : © Ruiming / Wang 2010

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