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Clairemarie Osta, étoile de l’Opéra de Paris

ResMusica : Pourriez-vous évoquer pour nous, en quelques mots, votre apprentissage de la danse ?
: Je suis née en région parisienne mais ai vécu à Nice jusqu’à l’âge de 15 ans. A 5 ans, on m’a inscrite dans un cours de danse. Cela m’a tout de suite plu et cette passion ne m’a jamais quittée depuis, même si elle a pris différentes formes et différentes intensités tout au long de ma carrière. Vers l’âge de 12 ans, j’ai intégré le conservatoire de Nice. Avec le recul, je peux dire que c’est là que j’ai vraiment appris la danse. L’enseignement y était beaucoup plus concentré et structuré ; j’ai commencé à acquérir un début de technique. J’ai ensuite intégré le conservatoire supérieur de Paris. J’en suis sortie avec un premier prix qui m’a ouvert les portes de l’Ecole de danse de l’Opéra de Paris. Je suis entrée directement en seconde division. Je n’ai pas fait ensuite de première division puisque j’avais déjà l’âge (nb : 18 ans) et le niveau pour passer le concours d’entrée dans le corps de ballet.

RM : Vous avez été sacrée championne de France de claquettes dans votre enfance. Comment avez-vous concilié cette activité avec la danse ?
CO : En réalité, ma pratique des claquettes fut une expérience furtive : quinze jours de stage, plus un mois pour préparer le championnat. C’était d’autant plus extraordinaire et inespéré de remporter le championnat de France. Je me rappelle très bien qu’à l’issue de la compétition, le président du jury m’a demandé si j’aimais les claquettes et si je pratiquais d’autres types de danses. Je lui ai répondu que oui, j’aimais les claquettes, mais que je préférais la danse classique. Il m’a conseillé de privilégier cette dernière, en me disant que je pourrais toujours revenir plus tard aux claquettes si j’en avais l’envie. Il avait raison.
Dans mon esprit, il n’existe pas de réel clivage entre la danse et les claquettes : les mouvements, la musicalité, l’expressivité… Beaucoup de choses concourent à rapprocher ces deux disciplines. C’est un peu comme si vous me disiez comment concilier le bleu et le violet : ce sont tout simplement des couleurs !

RM : Vous avez intégré l’Ecole de danse de l’Opéra de Paris tardivement, en seconde division. Avez-vous souffert de ce nouvel environnement sans doute plus concurrentiel que ce que vous aviez connu jusqu’alors ?
CO : Je n’ai jamais considéré l’Ecole de danse comme plus concurrentielle que les autres structures dans lesquelles j’avais évolué précédemment. Certes l’intensité dans les efforts et la visée y étaient beaucoup plus professionnelles. Pour le reste, lorsque j’étais élève au conservatoire, je subissais déjà des examens annuels. Mais déjà, je ne me sentais que très peu concernée par la concurrence : ma place n’a jamais été celle de quelqu’un d’autre. La seule question que je me suis toujours posée est la suivante : « Ai-je le niveau ou pas? ». J’ai gardé la même optique lors de mon examen d’entrée dans le corps de ballet. Je me souviens de discussions avec des camarades qui eux, parvenaient moins à se détacher de cette notion de concurrence, par peur du redoublement. Mais en ce qui me concerne, je ne me suis jamais mis la pression, j’étais assez confiante. Comme me le disait une camarade, qui fait maintenant partie du corps de ballet, « On ne t’a pas prise en dernière ligne droite à l’Ecole de danse pour ensuite te renvoyer ». Cela me paraissait logique. Après, une fois entrée dans le corps de ballet, l’équation était différente : lors des Concours, on sait qu’il y a tel nombre de postes disponibles. Je sais alors que ce sera l’autre ou moi, même si cela ne va en aucun cas déterminer mes efforts.

RM : Avant d’intégrer le corps de ballet, vous avez souhaité passer votre baccalauréat, que vous avez obtenu avec des résultats très honorables. Vers quelle profession vous seriez-vous tournée si vous n’aviez pas été danseuse ?
CO : La question ne s’est jamais posée. Il y a certes eu un moment de flottement, où ils nous paraissaient naturels – à mes parents et à moi – que je fasse des études. Lors d’un conseil de classe, mon professeur de mathématiques avait évoqué l’idée que j’intègre une grande école. Mes parents lui ont répondu que je dansais, et que c’était bien plus vers cette voie que je me dirigeais.
On n’a jamais tracé mon avenir, ni mes parents, ni moi-même. J’ai toujours laissé les portes ouvertes, ce qui m’a conféré une grande liberté. Je n’ai jamais craint l’échec car je n’ai jamais projeté ce à quoi devait ressembler mon avenir, si ce n’est mettre à profit mon potentiel et me donner les moyens d’intégrer un environnement – celui de la danse – dans lequel je me sentais à ma place. Mais tout cela s’est dessiné petit à petit, rien n’avait été écrit d’avance. Je suis entrée à l’Ecole de danse alors qu’il n’avait jamais été question que j’intègre l’Opéra. Cela s’est fait naturellement, dans la dernière ligne droite de ma formation.
Je suis heureuse de cet aspect de ma personnalité, même si je trouve, bien sûr, que les rêves et les ambitions sont positifs. Mon caractère n’a rien à voir avec une optique de prudence : ne rien prévoir ou tenter pour ne pas être déçu. Il s’agit au contraire d’un juste équilibre. Chacun possède un moteur qui lui est propre.

RM : Vous êtes restée longtemps Sujet, alors que vous aviez grimpé de manière fulgurante les échelons précédents. A quoi attribuez-vous cette longue période en tant que demi-soliste ?
CO : Si je me suis sentie à ma place en tant que Sujet dès le début, je reconnais que cette ascension avait peut-être été un peu rapide ; j’ai été dépassée par la tournure des évènements. Lorsque j’ai été nommée, je n’avais quasiment rien dansé sur scène en tant que Sujet, alors que d’habitude on teste les Coryphées sur de petits rôles. Le concours m’avait propulsée à cette place car le choix des variations, ainsi que mon niveau, l’avaient permis. Mais cela m’a ensuite pris du temps pour me faire une place dans le corps de ballet. D’autant plus que j’avais en face de moi des danseurs qui n’avaient pas forcément le titre de Sujet, mais qui avaient de l’expérience dans ces emplois.
Cette période a également correspondu à un rythme personnel de ma vie privée, pendant lequel je me suis donnée le temps de me construire. En effet, seulement cinq ans s’étaient écoulés depuis mon arrivée à Paris. Il s’était passé tellement de choses en si peu de temps ! C’est peut-être une manière d’expliquer pourquoi j’ai choisi de me poser momentanément. Et cela me convenait très bien. Avoir été nommée Sujet était déjà extraordinaire en soi : je dansais beaucoup et participais à de nombreuses créations contemporaines. Je n’avais pas du tout le sentiment de stagner, il ne me manquait rien. Mais c’est vrai que petit à petit, au fil des ans, lorsque j’ai acquis plus d’expérience, je me suis dit que ce serait bien si on me donnait un peu plus la parole sur scène. J’ai donc travaillé davantage et me suis remise dans la course. J’ai été promue Première danseuse en 1999.

RM : Vous êtes une danseuse narrative par excellence…
CO : Je le revendique et je trouve même cela indispensable. Je ne suis pas une danseuse qui joue la comédie, je dirais plutôt que je suis une interprète qui prend la parole et raconte une histoire. Je délivre un message, même si ce n’est pas avec mes propres mots. Il n’y a pas un mouvement qui ne doive être sans âme. Il n’y a pas la danse d’un côté et l’interprétation de l’autre: c’est une symbiose, un tout. Et même lorsque le ballet n’est pas narratif, il se passe quand même quelque chose entre tous les danseurs qui sont là sur le plateau. On peut, en scène, dégager grâce, poésie et émotion de différentes manières.

RM : Comment préparez-vous ces grands rôles dramatiques ?
CO : Je lis les œuvres dont sont tirés les ballets, mais je ne fais pas un travail de recherche énorme. Il y a déjà une telle richesse dans le ballet lui-même. Il faut savoir que lorsque nous découvrons l’œuvre d’un chorégraphe, tout a déjà été préalablement réfléchi, pensé et cadré. Je peux bien sûr engager une réflexion personnelle, mais je sais que dans ce que j’ai à danser, il y a déjà tout et même plus que ce que je voulais déjà mettre en lumière. Les indications scéniques des chorégraphes sont également une grande source d’inspiration. Je me souviens de Neumeier, lors des répétitions de La Dame aux camélias, qui m’expliquait qu’après un baiser fougueux, on a envie de reprendre son souffle pour partager à nouveau cet état d’ivresse! L’ajout d’un soupir peut, par exemple, enrichir ce que j’avais déjà perçu. Ce partage d’un imaginaire avec le chorégraphe, la dramaturgie, les costumes, tout cela constitue un formidable puzzle dont je vais recueillir les morceaux dans le studio de répétition.
L’inspiration peut également venir de petites choses : je me souviens avoir consulté, juste avant mon entrée en scène, le programme d’Onéguine. Je suis tombée sur la fameuse lettre de Tatiana et toute l’ambiguïté du personnage a résonné en moi.
Je n’ai pas la prétention de dire que je ne joue pas : un rôle se construit petit à petit, et non pas en claquant des doigts. Il y a tout un chemin à parcourir pour que je devienne Marguerite ou Tatiana. Après la préparation physique, le maquillage et l’enfilage du costume, Clairemarie reste en coulisses ! Tout ce qui se passe en scène arrive à mon personnage, et non pas à moi. Ce n’est pas de la schizophrénie, mais presque ! Un interprète est une sorte de médium. Et malgré la préparation en amont, il reste toujours une part de spontanéité parce qu’on est de la chair vivante. Nous ne sommes pas dans un film, mais sur scène.
Il y a des œuvres qui demandent – et permettent – cet investissement dramaturgique. Je me réjouis d’avoir pu participer à de tels ballets. En effet, tous les éléments ne sont pas mis en avant de la même manière par les chorégraphes. Et suivant son âge, le danseur va apprécier telle ou telle orientation : une accentuation sur la dramaturgie ou, au contraire, de la virtuosité dans l’engagement physique. Ces grands rôles sont arrivés à point : il y a vraiment eu un avant et un après Dame aux camélias dans ma carrière. Lorsque Paquita fut repris peu après, je n’avais plus envie d’être dans cette légèreté, ce divertissement, alors que j’avais adoré interpréter ce rôle à un moment précis de ma carrière et que c’est un ballet qui m’a porté chance (nb : Clairemarie fut nommée Etoile sur ce ballet).

RM : Quel est votre rôle préféré ?
CO : Est-ce que j’ai des rôles préférés ? Non, je n’en ai pas. J’aime l’arc-en-ciel, l’assemblage des pièces du puzzle qui ont composé mon parcours. Chaque jour de ma vie compose ma vie ; je ne peux pas en enlever un. Bien sûr que tout n’a pas eu la même valeur. Mais je refuse néanmoins de hiérarchiser, d’effectuer un top 50! Chaque rôle a contribué à faire de moi ce que je suis aujourd’hui. Et comme le résultat me plaît, je n’enlève rien!

RM : Quel chorégraphe vous a particulièrement marquée ? Existe-t-il, au contraire, des collaborations qui se sont avérées décevantes ?
CO : Cela rejoint ce que j’ai dit précédemment. Chaque expérience chorégraphique a été révélatrice et métamorphosante. Même celles qui m’ont semblé moins « fortes »: soit parce qu’on s’oppose, soit parce qu’on prend du recul. Je n’ai aucun regret. Il y a peut-être d’autres choses que j’aurais pu danser, mais il est de toute manière impossible au cours d’une carrière de croiser tous les êtres vivants ! J’aurais par exemple aimé travailler avec Pina Bausch. J’ai cependant été spectatrice de ses ballets et n’ai donc pas eu la sensation d’être totalement privée de ses œuvres. Je ne ressens jamais de frustration lorsque j’assiste à un ballet, mais me réjouis de regarder mes camarades sur scène de ma place de spectatrice. Il y a plusieurs places possibles dans la danse pour profiter de l’impact d’une œuvre.

RM : J’ai toujours été frappée par votre adaptabilité s’agissant de vos partenaires masculins : vos partenariats sont toujours convaincants, quel que soit le danseur en face de vous. Cette complicité est-elle toujours innée ou certains partenariats requièrent-ils davantage d’efforts ?
CO : C’est très flatteur pour moi. C’est amusant car à chaque fois que je change de partenaire, tout le monde dit « Ah ! Ce qu’ils vont bien ensemble ! ». Et pourtant, mes partenaires sont très différents, ils n’ont ni la même taille, ni le même style. Le fait que je sois facilement manipulable met peut-être le garçon en valeur dans les parties physiques et mécaniques. Comme il n’y a pas de barrage dans les proportions, l’espace laissé à l’interprétation est d’autant plus grand. Mon partenaire et moi avons alors de la place pour exister. Après, les caractères de chacun ont évidemment leur importance. J’aime beaucoup que mon partenaire soit à l’aise et qu’il ne me fasse pas faire ce que moi je veux, mais ce que lui veut. C’est seulement à cette condition que je me sens libre ! De manière générale, je n’aime pas du tout qu’on fasse les choses pour me faire plaisir. Car comme je ne sais pas exactement ce qui me fait plaisir, ce n’est pas gagné de tomber pile ! Je n’ai pas envie que mon partenaire soit concentré sur mon confort, ce serait étouffant pour lui. Je préfère qu’il se sente libre. Plus il y a d’espace possible pour lui, et plus, paradoxalement, j’en ai pour moi. Bien sûr, mon partenaire doit savoir exactement ce que j’ai à faire, puisque c’est lui qui est un petit peu le « manipulateur de marionnette ». J’aime également qu’il soit attentionné.
J’ai eu beaucoup de chance. Les associations m’ont toujours convenu et j’ai eu l’impression de danser avec le bon prince à chaque production.

RM : Avez-vous connu des hantises s’agissant des portés?
CO : Je pense qu’il y a toujours un endroit où la peur se cristallise lorsqu’on prépare un spectacle. Pour moi, il s’agit des portés, peut-être en raison de mon tempérament, puisque je ne suis pas extrêmement téméraire. Jusqu’au bout, il a fallu que je fasse des progrès. J’aime maîtriser ce que je fais sur scène. Or, durant les portés, j’ai l’impression de moins maîtriser ma part du travail. Justement du fait de ma stature : comme je suis petite et légère, le garçon parvient facilement à me manipuler. Il faut alors que j’accepte d’être passive lorsque mon partenaire me dit : « C’est facile, tu es déjà là-haut ! ». Pour certains, j’ai vraiment fait des blocages. Il a fallu que je serre les dents jusqu’à la fin. D’une manière irraisonnée d’ailleurs, car non seulement il n’y avait aucun risque, mais en plus on y arrivait tout le temps durant les entraînements. Je me dis qu’il faut bien que j’ai peur de quelque chose ! Heureusement, cette appréhension est vite oubliée une fois en scène.

RM :Votre physique de ballerine de type purement romantique fut-il un atout au cours de votre carrière, ou a-t-il pu, au contraire, vous priver de rôles plus contemporains ?
CO : Je trouve que mon physique ne m’a privée de rien. Il m’a toujours convenu, comme il a, je pense, convenu à mes partenaires ! C’est vrai qu’à un moment donné, lorsque j’étais encore Sujet, la mode était aux danseuses de plus grand gabarit, plus longilignes. Mais personnellement, je n’en ai pas souffert et n’ai été privée d’aucun rôle. J’avoue avoir été la première surprise, alors que j’étais encore dans le corps de ballet, d’être choisie par Carolyn Carlson, alors qu’on pouvait légitimement anticiper qu’elle privilégierait des danseurs qui lui ressembleraient. Idem pour Forsythe.
Quoi qu’il en soit, j’ai choisi de ne jamais me laisser enfermer par mon physique. Je me souviens être montée première danseuse en interprétant une variation d’Auber. Lors de ma première interview, le journaliste m’a affirmé que je représentais l’idéal de la ballerine romantique, et il m’a demandé si j’étais néanmoins intéressée par le répertoire contemporain. Je me suis dit que c’était un comble, car c’était la première fois que je choisissais une variation aussi classique au concours ; de plus, quasiment toutes les œuvres dans lesquelles j’avais été mise en valeur jusque-là étaient des ballets contemporains ! J’étais amusée de voir le contraste entre ce que l’on projette et ce que l’on est. Heureusement que les créateurs voient plus loin que le physique ! Je me réjouis que les chorégraphes contemporains aient utilisé une toute autre facette de moi-même. Par exemple lorsque Mats Ek m’a choisie pour interpréter la sœur bossue dans La Maison de Bernarda. Idem dans L’Appartement, où j’interprète également un personnage plus sombre que les autres. Là-encore, ces rôles sont arrivés au bon moment. Dans un autre registre, lorsque Roland Petit a souhaité que j’interprète Marie dans Clavigo, c’était une évidence pour lui, mais pas forcément pour les autres. Il souhaitait une ballerine romantique. Et c’est lorsqu’il a affirmé ce choix que c’est devenu une évidence, pour moi et pour les autres. C’est amusant de constater qu’on a quand même besoin de révélateurs pour éclairer des choses que l’on porte déjà en nous.

RM : Vous avez beaucoup dansé et connu peu de blessures au cours de votre carrière. A quoi attribuez-vous cette résistance physique ?
CO : C’est l’aspect qui me passionne le plus dans la danse : cette relation du corps et de l’esprit qui ne font qu’un. La sérénité de l’un rend l’autre fort. La résistance physique est la résultante de plusieurs facteurs : la confiance en soi, les proportions, mais aussi certainement l’hérédité. C’est également, je crois, une recherche d’équilibre. Je suis quelqu’un qui apprécie l’harmonie, j’aime vivre les choses dans une certaine vérité. Je sais au contraire que l’extrême détruit. Je n’appréhende pas les blessures car je connais mes limites ; j’aime être juste avec mon corps. Les quelques fois où je me suis blessée, je savais par avance que je me ferais mal car j’étais en situation de débordement avec mon corps. Je me suis par exemple blessée au tendon lorsque j’ai dansé La Maison de Bernarda parce que je n’avais pas envie d’écouter mon corps. Je suis allée aussi loin que Mats Ek me le demandait, sans garde-fous et en me livrant complètement. Je sais que de tels débordements sont destructeurs. C’est pareil dans la vie, mais aussi dans une passion amoureuse : lorsque le feu est rouge, il faut s’arrêter. Je possède un tempérament attentif à cet équilibre. Choisir le chemin du milieu ne s’entend pas comme une retenue, comme quelque chose qui serait fade, médium, moyen, médiocre, non-abouti. L’équilibre est bien au contraire un mouvement, quelque chose de terriblement vivant. La pratique du yoga me plaît car elle est propice à développer cet aspect de ma personnalité.

RM : Est-ce difficile de ne pas pouvoir renouveler son environnement professionnel durant toute sa carrière de danseur ?
CO : D’un point de vue extérieur, nous donnons peut-être l’impression de vivre en vase clos, les gens pensent souvent que nous sommes coupés du monde. C’est faux : la vie dans la compagnie n’est pas synonyme de routine ! Je ne travaille jamais avec les mêmes personnes et il y a des danseurs que je vais rester près de deux mois sans croiser. Et nous ne sommes absolument pas enfermés : les différentes productions et les rôles nous permettent de nombreux voyages dans le temps. Sans compter les véritables voyages en tournée. Il se passe tellement de choses à l’Opéra ! Lorsque Trisha Brown est venue pour O composite, ballet que j’ai interprété, je peux vous dire que j’ai « voyagé », même si cela s’est passé sur la scène de l’Opéra ! Le fait que l’Opéra soit un cocon et que nous ayons des contrats stables ne fait pas de nous des gens installés : notre bureau est vaste ! Je veux vraiment en témoigner : l’Opéra n’est pas un milieu fermé.

RM : Quels sont les aspects les plus difficiles de votre profession ?
CO : Le fait de devoir mobiliser la totalité de mon être pour travailler, du petit orteil à mes cheveux, en passant par mon énergie et mon mental. C’est une chance de pouvoir mettre ainsi à contribution toutes les facettes de notre être. Mais c’est aussi un poids car tous les niveaux doivent être en éveil. On doit constamment faire attention : si je cours dans le sable, je sais que je vais avoir une courbature au mollet le lendemain. Et si je décide de faire du shopping trop longtemps, je sais que j’aurai mal au dos. Ce n’est pas la fin du monde, mais disons que ce sont de petits poids, de petites pressions quotidiennes. Le fait qu’il y ait un timing assez serré à l’Opéra, en raison de la limite d’âge, accentue ce phénomène. Du fait de cette course contre le temps, le danseur a en permanence besoin d’une dynamique énorme. Je reconnais que je suis contente de sortir de cette énergie-là.
Je pense cependant que l’interprète ne se limite pas à cette énergie juvénile et je me réjouis quand des chorégraphes mettent en scène des artistes plus âgés, qui représentent une partie de la population et un stade de l’être humain qui ne se limite pas à la jeunesse.

RM : Laurent Hilaire a dit qu’il avait pris du poids sur scène lorsqu’il est devenu père. La maternité a-t-elle influé sur votre perception des rôles ?
CO : Cela faisait partie du désir d’enfant que d’espérer que la maternité allait me transformer pour le meilleur. Je trouve fascinante cette vérité du rapport avec les enfants : leur exigence instantanée, le fait qu’ils aillent directement à l’essentiel, la non-possibilité de tricher avec eux ou encore l’obligation de tenir notre parole à leur égard. Cela remet les pendules à l’heure. Cela m’a peut-être rendue encore plus exigeante envers ce que j’attendais de moi-même, et ce que j’attendais des autres. Certaines choses me sont devenues insupportables : je refusais de perdre deux heures dans des répétitions que, de mon point de vue, je jugeais improductives, alors que mes enfants m’attendaient à la maison. Etre mère m’a permis de mieux cerner ce qui est indispensable, vital et créateur. En cela, la maternité transforme l’artiste.

RM : Vous avez dit : « Je ne veux pas tout avoir, mais je ne veux renoncer à rien ». Avez-vous toujours eu cette grande force intérieure ou l’avez-vous acquise au fil des épreuves ?
CO : Je ne pense pas avoir connu de réelles grosses épreuves au cours de ma carrière. Certes, tout n’a pas toujours été facile pour moi : prendre la décision de partir de chez moi, gérer les veilles d’examen…
En fait, cette phrase signifie que je n’ai jamais rien planifié d’avance, tout simplement parce qu’avoir des objectifs tout tracés ne m’aurait pas donné d’élan. Ce qui ne veut pas dire que je ne rêve pas. Quand je danse, j’imagine mon mouvement idéal et cette projection me permet de l’atteindre. Lorsque je dis que je ne veux renoncer à rien, cela signifie que je connais mes limites, mais qu’elles ne m’empêchent pas de rêver, non pas à l’impossible, mais au possible. De le rêver parce qu’on ne sait jamais où se situe le possible : il peut y avoir plus que ce que l’on imagine, et quand il y a moins, on prend le temps de réfléchir. Je me souviens avoir obtenu à l’école une moins bonne note que d’habitude. Quelqu’un m’a dit : « Si tu n’as pas aimé cette sensation, si tu penses que tu vaux mieux que cela, alors réfléchis, essaye de comprendre, et tu ne te feras plus avoir de la même manière ». En ce sens, les épreuves sont constructives, puisqu’elles font réfléchir. La première fois que je me suis présentée à l’Ecole de danse, je n’ai pas été prise. Mais je ne l’ai pas ressenti comme un échec. Bien au contraire, j’ai positivé et me suis dit : « Je pourrai dire que j’ai dansé une fois dans ma vie sur la scène de l’Opéra ». Je ne me suis pas remise en question, j’ai refusé de culpabiliser. Certes j’étais passée à côté du concours parce que je ne savais pas comment cela se passait, mais la vie continuait. Et quand je me suis représentée l’année suivante, cela a marché cette fois.
Je me souviens également du remplacement que j’eus à effectuer le soir de la première de Paquita, avec Manuel (nb : Legris). Je n’avais jamais répété sur scène ni enfilé le costume. Toute la troupe avait peur pour moi et je leur ai dit : « Mais je ne vais pas au bagne ! ».
C’est vrai que je suis d’une nature positive. Cependant, il y a des tas de choses qui me font peur et je pleure souvent – jamais à l’Opéra car je considère que mes peurs et mes soucis ne sont pas productifs sur scène. J’ai par exemple tout le temps peur pour mes enfants. Et je n’aime pas aller dans les grands huit. Je sens que je pourrais facilement basculer dans des peurs et des inquiétudes constantes, et me réjouis d’avoir un garde-fou à cette nature inquiète. Néanmoins, cette part de fragilité en moi me rassure : je n’aimerais pas avoir une carapace. Je me sens vivante lorsque je m’inquiète ou que j’ai peur. Vivante donc rayonnante. Pas morte.

RM : Quelles sont vos passions en-dehors de la danse ?
CO : Est-ce que la danse est une passion ? Je me sers de la danse pour répondre à mes désirs d’être humain. Mais je me rends compte également qu’elle n’est pas une priorité. J’aime beaucoup d’autres choses, même si elles n’ont pas pris la place qu’a prise la danse dans ma vie. J’aime le jardinage, la musique, aller à des concerts pop ou classiques, assister à des spectacles – j’adore le spectacle vivant et le théâtre -, j’aime également chanter…

RM : Quel est votre compositeur préféré ?
CO : Je déteste les questions fermées avec un seul choix possible ! Cela me met terriblement mal à l’aise. Je ne sais pas qui est mon compositeur préféré et je ne me pose pas la question ! Je n’aime pas avoir ce choix-là. Je mets toujours mon iPhone en mode aléatoire car j’adore être surprise et emmenée dans un univers que je n’ai pas prévu. De manière générale, je déteste lorsque c’est moi qui choisis ! C’est effrayant de savoir ce qui nous attend. C’est pareil lorsque l’on prépare un nouveau spectacle : tout est tellement rôdé et préparé que c’en devient angoissant. Il faut mesurer tout ça pour ne pas être totalement sclérosé et enfermé par ce qu’on a prévu.

RM : Quelle place tient la religion dans votre vie ? Vous souhaitiez entrer dans les ordres lorsque vous étiez plus jeune…
CO : Ce n’était pas des paroles en l’air. J’étais totalement fascinée par cet engagement total. De manière générale, j’aime tout ce qui parle de l’être humain. J’ai toujours adoré me rapprocher des paroles des écritures car c’est un parcours qui parle de nous, qui est pour nous et qui nous permet de nous découvrir.
Je suis croyante, mais je pratique depuis peu. Pratiquer veut en effet dire communément aller à la messe, ce qui n’est pas mon cas. En revanche, avec mon mari, nous avons fait récemment un parcours vers le baptême et la confirmation. La religion se place dans quelque chose qui éclaire. Elle était déjà présente en moi dans la manière dont je regardais les événements de la vie, mais cette envie de l’approfondir est récente.

RM : Vous êtes, à la ville, l’épouse de Nicolas Le Riche, étoile de l’Opéra de Paris. Est-il aisé d’assumer à la fois une vie de couple et une relation professionnelle ?
CO : Une telle relation est riche et équilibrante. Ce que nous partageons en commun, la danse, nous a réciproquement enrichis. Lorsque Nicolas fut nommé Etoile et que je n’étais encore que Sujet, il n’y a jamais eu de jalousie professionnelle entre nous. Bien au contraire, je trouvais mon grade beaucoup plus paisible. Je me rendais bien compte qu’accéder au titre suprême ne garantissait pas le bonheur et était accompagné d’une énorme pression. C’est pour cela que je suis aujourd’hui contente de changer de rythme : toute l’énergie que je mettais en scène pour faire honneur à mon titre d’Etoile va me permettre d’être beaucoup plus disponible pour ma vie de couple. Je n’ai cependant jamais eu l’impression de sacrifier quoi que ce soit, car j’ai toujours recherché une forme d’équilibre et de conciliation entre la danse et ma vie privée. On parle très peu de danse le soir à la maison. Et les fois où mon mari et moi passons trop de temps à l’Opéra, nous réagissons et rééquilibrons le dosage.

RM : Vous êtes pressentie pour être nommée à la direction du CNSMDP, à la place de Daniel Agélisas. Quelles grandes orientations donneriez-vous à cette structure ?
CO : Je suis issue du conservatoire, ce qui me permet d’imaginer peut-être plus facilement quelles sont les attentes des élèves. J’aimerais bien offrir à tous les jeunes passionnés de danse la possibilité d’avoir une formation qui leur permettrait de devenir des danseurs de haut niveau, classiques comme contemporains. Imaginer ce que cette école peut apporter et dans quel genre de paysage elle s’inscrit. Former des élèves en tenant compte du niveau requis par les grandes compagnies. En tant que danseuse, je trouve passionnant de réfléchir à tous ces aspects. Parce que je l’ai vécu et que je sais quelles sont les attentes envers un danseur.
Mais pour l’instant, rien n’est joué : certes on a proposé ma candidature à ce poste, mais il va y avoir une procédure de recrutement et je ne serai probablement pas la seule candidate en lice…

RM : Vous avez effectué le dimanche 13 mai vos Adieux officiels sur la scène du Palais Garnier. Avez-vous des regrets de ne pas pouvoir prolonger votre carrière, alors que vous êtes apparemment en pleine possession de vos capacités, tant physiques qu’artistiques ?
CO : Je n’ai pas le choix et cela me permet de le vivre sereinement : je n’ai pas à me poser la question de savoir si cela arrive trop tôt ou trop tard ! C’est peut-être encore mon côté positif. Je ne sais pas encore de quoi sera fait mon avenir, mais ce qui est sûr, c’est que beaucoup de chemins s’ouvrent à moi. Cette énergie et cette capacité de souffrance physique que j’utilisais jusque-là dans la danse vont être mises à profit dans un autre environnement, même si je ne sais pas encore lequel. Je suis heureuse de ce changement. Car l’engagement que j’ai mis dans la danse avait un coût : changer de visage et d’enveloppe en permanence suivant les rôles que j’endossais, repétrir à chaque fois la pâte pour entrer dans la peau d’un nouveau personnage… Cela m’a fascinée jusqu’à aujourd’hui, mais je suis contente, à l’heure qu’il est, d’avoir l’occasion d’être enfin moi-même ! Ne plus être dans un shaker permanent au fil des productions !

RM : Que peut-on vous souhaiter pour le futur ?
CO : Une bonne santé. Et des surprises. Je n’attends rien de spécial et me réjouis de vivre de nouvelles choses. Je ne sais pas encore de quoi j’ai envie, mais cela ne m’inquiète pas. Une chose est sûre : enseigner me paraît indispensable. Je me considère avant tout comme une « élève-héritière ». C’est comme si on me confiait une plante que je refuserais d’arroser : transmettre est un devoir à mes yeux.

Crédits photographiques :
Visuel 1 : Photo NLR
Visuel 2 : dans Rubis © Icare / Opéra national de Paris
Visuel 3 : dans Giselle © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris
Visuel 4 : dans L’Histoire de Manon, avec Nicolas Le Riche © Icare / Opéra national de Paris

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