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Le serpent, instrument rare, bien accompagné

Décrit dans plusieurs traités anciens, le serpent retrouve peu à peu ses lettres de noblesse. La pochette du présent enregistrement nous montre une gravure tirée de l’Harmonie universelle, encyclopédie musicale du Père Marin Mersenne, éditée chez Balard en 1636. On y voit cet instrument étrange, dont à la fois on se demande quelles sonorités il pouvait bien posséder, et ensuite, quel en était son usage ? Les textes anciens nous renseignent assez bien là-dessus : décrit comme un instrument idéal pour soutenir les voix pour l’office divin, les rendre justes sans les dominer, en rendant les sons égaux. On trouve même des méthodes de serpent, c’est dire l’intérêt qu’il suscita alors, dès la fin du XVI° siècle. De nos jours, il est réapparu voici quelques années dans quelques productions discographiques, soutenant les versets chantés dans les messes françaises baroques pour l’orgue.

Ici, le serpent est présenté dans un contexte un peu différent, d’où le titre de l’album « le serpent imaginaire » où les interprètes ont souhaité le mélanger, à la voix certes, mais aussi à l’orgue et au cornet à bouquin. Il s’agit donc d’adaptations, nouvellement imaginées pour cet instrument rare, mais réalisées de main de maitre. Les auteurs sont choisis dans cette période faste et féconde du début du XVII° siècle, où les plus beaux livres d’orgues furent écrits, par toute l’Europe. Malgré sa forme et ses dimensions, le serpent est un instrument très doux, magnifiquement abordé ici par , véritable virtuose, éblouissant de maitrise. A côté de cela, François Menissier a choisi un orgue complètement adapté à un tel programme. En Normandie se trouve dans un splendide buffet de la fin du XVI° siècle, un orgue reconstruit à neuf par Pascal Quoirin en 2001, suivant les principes de la facture d’orgue en France et dans les Flandres, à la fin de la Renaissance. Aucun compromis, ce qui amène à un orgue vif, doté d’un tempérament mésotonique intégral à 8 tierces pures par octave, avec une composition habituelle pour un instrument de cette période. A ce duo de choc se joignent en fonction des circonstances le cornet à bouquin d’, et le baryton , eux-mêmes membres de l’ensemble « les meslanges ». Le programme tourne donc autour de l’Espagne avec Ortiz et Correa de Arauxo, l’Angleterre avec Byrd, l’Italie avec Frescobaldi, l’Allemagne avec Boeddecker, et enfin la France avec Titelouze et Louis Couperin, programme baroque Européen dans toute sa splendeur !

Arrêtons-nous quelques instants sur celui qui fut l’un des plus grands : , et son hymne Veni Creator. Cette œuvre, fruit du génie d’un esprit supérieur, rassemble en harmonie, les protagonistes de ce disque. Le ton est donné par l’incipit clamé par , dans une élocution lente, solide et éclatante, à laquelle succède le plein jeu de l’orgue et son anche en taille qui chante la mélodie de l’hymne en cantus firmus : c’est saisissant ! La suite nous fait entendre le chant doublé par le serpent, puis le cornet à bouquin en dialogue avec l’orgue, en alternance, jusqu’au dernier verset héroïquement entonné sur la trompette timbrée de l’orgue : un grand moment dans ce disque, soutenu de bout en bout par l’interprétation inspirée de François Menissier.

Cet album nous réserve, on le comprend, à la fois de nombreuses surprises, mais aussi et surtout, des joies musicales très intenses. Le pari semblait osé, il est parfaitement réussi, grâce à la prestation de tous les musiciens et de leurs instruments précieux, d’un style de grande classe, au sommet de leur art.

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