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Elektra, l’incendie Gergiev

n’a de plaisir que dans les musiques les plus torturées, les plus complexes, les plus proches du drame. Il s’y complaît, il s’y plonge, s’en submerge. Jusqu’à l’excès. Bien sûr, pour notre plus grand bonheur. La preuve avec cette Elektra dont on peut s’étonner qu’il ne l’ait abordée plus tôt. Les affres de l’héroïne grecque se débattant dans le désir de venger la mémoire de son père assassiné par Clytemnestre suggèrent à l’une de ses œuvres musicalement parmi les plus tragiques de tout le répertoire lyrique. Un drame de la folie, de la vengeance, de l’horreur.

Avec la folie d’Electre, Strauss développe des sonorités orchestrales contrastées, des dissonances harmoniques dans lesquelles se love. Sortant le feu de son , il boute l’incendie dans la partition avec des cuivres omniprésents et flamboyants. Un feu de sonorités, une explosion de musiques, des cris, des vociférations musicales frisant le chaos mais qui soudain éclatent en une mer d’azur d’un calme extatique. Livre de contrastes, poèmes de cœur et de sang, l’Elektra de Gergiev terrifie.

Dans le sillage de son engagement sonore, le chef russe tente d’emmener la voix de (Elektra) dans la démence de son personnage. Il n’y parviendra qu’après son premier air, la soprano américaine semblant déstabilisée par les débordements tonnants de Gergiev. D’abord se laissant aller à une vocalité au large vibrato illustrant la douleur profonde de la perte de son père, elle raccourcit bientôt son articulation pour lui donner les couleurs d’une femme à bout de souffle et de vie, lançant ses forces ultimes dans la détestation des gens qui l’entourent. Certes, nous ne sommes pas au niveau des grandes interprètes du passé, et le spectre plus récent d’une n’a pas encore disparu, mais , plus Isolde que Elektra, donne ce qu’elle a de mieux pour s’élever aux niveaux incommensurables demandés par l’incendie Gergiev.

(Chrysothémis) apparaît vocalement mieux équipée que sa consoeur pour affronter les foudres orchestrales de cette partition. Le rôle, image plus raisonnable d’Elektra, favorise d’autant la cantatrice qui peut offrir un chant plus lyrique que celui d’Elektra. Impressionnante Dame (Clytemnestre) dont la voix superbement conduite semble inattaquable à l’usure du temps. Droite, expressive dans une verticalité vocale exemplaire, elle se fond dans l’univers torturé et malsain que Strauss dessine derrière la baguette de Gergiev. Moment de grâce extrême, l’arrivée de (Oreste) magnifique de phrasé, de sensibilité. Quel art du bien chanter ! Nous sommes loin des susurrements schubertiens des récitals du baryton germanique. Ici, il s’investit dans un chant charnu et responsable. Simplement superbe.

A l’heure du châtiment, on retrouve un Valery Gergiev survolté tirant de son orchestre des sons excessifs, des sons paraissant à la limite de la démence, limite qu’Elektra va bientôt franchir. Une escalade mortelle, ponctuée de l’entrelacs de l’orchestre et de la voix d’une Elektra rejoignant la plénitude dans sa folie. Un enregistrement qui, s’il n’offre pas la distribution idéale (mais aujourd’hui à qui offrir ces rôles ?), a l’avantage de montrer la musique de dans une interprétation orchestrale d’un dynamisme incroyable.