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Alberto Posadas et les Diotima à Royaumont

Cette seconde journée consacrée à la création musicale à Royaumont débutait ce dimanche à midi, dans la Salle des Charpentes, avec Je vois le feu, une sorte de mélologue conçu spécialement par l’écrivain Yannick Haenel – qui disait son texte sur la scène – pour le contrebassiste et compositeur , assurant avec le saxophoniste la partie musicale. Celle-ci consistait en dix esquisses commandées à autant de compositeurs (Crosse, Cendo, Robin, Maresz, Matalon…) et librement agencées pour former un contrepoint sonore au très beau texte de Yannick Haenel. Traversant sa tête multiple, les pensées du personnage sont des chambres s’ouvrant sur autant de trésors, d’images ou d’obsessions traduits dans un langage sensible et poétique qui captive. Impressionnant derrière sa contrebasse dont les sonorités traitées par l’électronique viennent s’immiscer avec finesse dans le récit, rejoint par terminait ce voyage onirique et incandescent par une transcription du Lied n°7 Auf dem Flusse, extrait du Voyage d’hiver de Schubert, merveilleusement interprété par ces deux musiciens d’exception.

Si Le temps scellé, un hommage à Andréï Tarkovski rendu par le fils du grand cinéaste soviétique et le pianiste et compositeur François Couturier à 15 heures dans l’espace du Grand Comble, s’avère un mix improbable entre des images ou extraits de film projetés et une musique d’une navrante banalité – le tout déployé par le Quatuor Tarkovsky durant une heure et demi d’un ferme ennui -, le rendez-vous attendu, à 17 heures dans la Cuisine des moines, avec la musique d’ allait au contraire galvaniser l’écoute. Elle invitait sur la scène le , éminents interprètes qui furent les créateurs en 2008 de Liturgia fractal, un cycle de 5 pièces pour quatuor à cordes du compositeur espagnol, gravé en 2010 par le label Kairos.

A 45 ans, affirme une personnalité reconnue sur la scène internationale. Enseignant actuellement l’analyse et la composition à Madrid, il est cette année professeur invité, avec Raphaël Cendo et à côté du Maître Brian Ferneyough, de la session de composition à Royaumont.

Animé d’une pensée structuraliste qui recourt à la combinatoire mathématique et à la théorie fractale héritée sans nul doute de l’enseignement de son maître Francisco Guerrero, Posadas mène également des recherches au niveau acoustique, notamment sur les constituants microscopiques du grain sonore, alliant ainsi toute à la fois la rigueur du geste et une sensualité singulière du matériau. Il est passé maître dans l’écriture du quatuor à cordes qu’il exerce dans un nouveau cycle de trois pièces s’intéressant aux ambiguïtés de l’ombre. Elogio de la sombra (Eloge de l’ombre) était donné en création mondiale par les Diotima. C’est une pièce qui fascine par sa maîtrise formelle – entre la violence des élans et les plages suspensives d’une immatérielle consistance – et par la virtuosité d’une écriture toute en éclat, aux arrêtes vives, à la lumière blanche, dont les sonorités très aiguisées jouent avec différents niveaux de saturation. La tentacion de las sombras (L’attrait des ombres) invite la voix au centre du quatuor, la soprano colorature chantant un texte en roumain d’Emil Cioran. La voix toujours conductrice et éminemment tendue semble se propager dans l’espace du quatuor qui tisse autour d’elle un réseau de sonorités fragmentées dans un espace à multiple dimensions. Le bel équilibre qui s’instaure à la faveur de l’énergie commune des interprètes semble un rien fléchir dans la seconde partie de l’oeuvre.

Le troisième volet du cycle associait au quatuor à cordes la clarinette basse d’ dont on connait l’étendue inouïe de la palette sonore. Avec la même écriture exigeante, Posadas procède à l’intégration parfaite de l’instrument à vent au sein des 16 cordes dont il raffine tout particulièrement la qualité des impacts sonores: frottement de l’archet sur les éclisses, variété des sourdines et autres modes de jeu atypiques qui illustrent cette attention au grain et aux distorsions spécifiques du son.

Présents sur tous les fronts, avec cette concentration exemplaire pour maintenir la tension d’une musique sans concession, le donnait ce soir une prestation étourdissante qui subjuguait son auditoire. Précisons qu’à compter de cette date, les Diotima amorcent une résidence à Royaumont d’une durée de trois ans.

Crédit photographique : Alberto Posadas © Lucia Morate