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Cycle Bach Kurtág à La Cité de la Musique

L’ dédiait son second concert, donné dans le cadre du cycle Bach/Kurtág à la Cité de la musique, à Emmanuel Nuñes disparu le 2 septembre 2012, un compositeur qui avait, plus que tout autre, tissé des liens fidèles et durables avec l’Ensemble.

Sous la direction de , le programme de la soirée était des plus original, confrontant le propos minimal de , présent et vigilant dans la salle, à l’imposant corpus de l’Art de la fugue, laissé inachevé par JS Bach; mais Contrapuncti et Canons étaient ce soir revisités: à travers la vision colorée d’ tout d’abord, qui proposait une transcription instrumentale singulière des sept pièces du corpus choisies parmi les dix neuf répertoriées; par le biais des six anamorphoses de ensuite, une manière très personnelle de se réapproprier l’oeuvre par un jeu de distorsion/déstructuration de l’écriture qui en modifie totalement la perception.
L’auditeur était d’emblée confronté à ce « Nebenstück », étrange autant que saisissant, avec l’anamorphose du Contrapunctus VI qui débutait le concert: petits chocs mats, phrasé ajouré, contrepoint lacéré; Schöllhorn convoque l’accordéon qui cimente d’un grain délicat les sonorités fragmentaires d’une matière comme oxydée où dominent les lignes verticales. Si les deux canons (in Hypodiapason et per augmentation in contrario motu 3) mettant à l’oeuvre la combinatoire la plus spéculative du Cantor, déchaînent, via l’anamorphose, un chaos organisé de sonorités bruyantes voire cauchemardesques, la texture du Contrapunctus XI est comme effacée, lointaine et diaphane, finement nervurée par la ligne soyeuse du violon qui se distord à mesure.

Le travail d’instrumentation d’, quant à lui, n’altère en rien les lignes de la polyphonie; pour autant, le choix des couleurs en modifie sensiblement le relief. Ainsi les sonorités en relai du marimba, célesta et harpe auxquelles répondent celles des cordes dans le Canon all’ottava – un petit chef-d’oeuvre! – soulignent-elles la fugacité de l’écriture en déployant une gamme de timbres très raffinée sous les archets et baguettes véloces des interprètes. Des configurations plus risquées (cordes contre cuivres pour le Contrapunctus VI) ou l’hétérogénéité recherchée dans l’ultime Fuga a 3 soggetti mettant au défi certains pupitres – les trompettes en l’occurance dont il est exigé la même ductilité que celle des archets – entravent un rien la fluidité du discours et finissent par mettre à mal la justesse.

Ponctuant la fin de la première partie, les quatre Caprices op.9 de , quatre miniatures succédant au monument pléthorique du Cantor, soutenaient difficilement la confrontation. Pour le maître hongrois qui met ici en musique les poèmes de son compatriote István Bálint, un piano droit et un cymbalum sont installés sur le plateau: vivacité du propos pointé par d’insolents écarts de tessiture, rapport félin entre le mot et la sonorité instrumentale; tout est furtif, allusif et bien sonnant. qui remplaçait au pied levé la chanteuse et dédicataire Natalia Zagorinskaya (lire notre chronique en 2010), sert au mieux cette ars poetica à fleur de peau.

D’une autre teneur littéraire, les Quatre poèmes d’Anna Akhmatova portant le souvenir de trois poètes, Pouchkine, Blok et Mandelstam, sont certainement une des oeuvres vocales les plus abouties du compositeur qui préfère désormais travailler sur la langue russe.

Sous la direction investie de , et les solistes de l’ scellaient idéalement l’union indicible du verbe évocateur de la poétesse et de l’épure sonore du musicien.

Crédit photographique : Anu Komsi © Maarit Kytöharju

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