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Brahms pour deux pianos, fidèlement interprété par Jude et Heisser

Les deux œuvres auxquelles se résume le catalogue de Brahms pour deux pianos ont vu le jour dans des circonstances bien différentes. Les rappeler ici permettra de mieux comprendre les impressions contrastées qui accompagnent l’audition de l’enregistrement que les pianistes et proposent de ces pièces.

La première, dans l’ordre chronologique, est une sonate pour deux pianos, qui habite aujourd’hui l’inconscient de tous les amateurs de musique, mais plutôt sous la forme d’un quintette avec piano : en effet, la genèse de cette œuvre fut laborieuse au point que Brahms commença par en écrire une version pour quintette à cordes (avec deux violoncelles), qu’il délaissa au profit d’une version pour deux pianos, pour lui préférer enfin sa version définitive – quoiqu’il eût émis le souhait que la version pour deux pianos continuât à être donnée. Cette indécision du compositeur, l’interprétation de Jude et Heisser semble en révéler la cause. L’écriture pour deux piano, en effet, est pleine d’aspérités, épurée, toute en octaves, si bien qu’en termes de confort auditif, on se sent bien éloigné de la plénitude d’une texture de cordes. Les choix esthétiques des deux pianistes brillent d’ailleurs par leur cohérence. Leur lecture de la partition est impeccable, leurs choix de tempi plus que raisonnables, mais peut-être auraient-ils pu avoir de la sonate une vision moins cérébrale, ou plus souple, qui l’eût rendue moins glaciale ? Il faut néanmoins reconnaître que, servi de cette manière, le troisième mouvement, un scherzo, prend les accents d’une danse macabre et fait un prodigieux effet.

On sent combien cette douleur fut absente du procédé créatif qui aboutit à la composition des Variations sur un thème de Haydn. La version pour deux pianos est ici un support (que Brahms tint certes à publier) pour le travail d’orchestration qui allait suivre. De là provient sans doute que l’écriture y soit si transparente. Et même si les techniques de contrepoints déployées dans cette série de huit variations et ce finale sont extrêmement subtiles (le finale est une longue passacaille où les motifs tissent en s’entrecroisant une polyphonie vraiment complexe), le texte pour deux pianos, sous les doigts minutieux des deux pianistes, coule avec une évidence jubilatoire, et rend toute justice à cet art de la variation que Brahms possédait au plus haut degré.