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Luxembourg : la rencontre entre Bartoli et Steffani

L’enregistrement discographique n’avait apparemment pas remporté tous les suffrages (lire Cecilia Bartoli manque sa mission), en raison peut-être d’une programmation pléthorique et somme toute assez malhabile, laquelle faisait alterner vingt-cinq plages souvent assez courtes, agrémentées il est vrai de quelques morceaux avec chœur sans oublier les quatre duos avec le camarade Philippe Jaroussky.

Le format du concert, avec l’inclusion des inévitables pièces orchestrales qui présentent l’avantage de fournir au public – et surtout à la chanteuse… – quelques moments de respiration, permet d’apprécier à sa juste valeur la musique de Steffani, dont la variété et l’originalité ressortent considérablement amplifiées. Il s’agirait presque d’un « best of » du CD, la meilleure manière en tout cas de goûter à cet indispensable jalon de l’histoire de l’opéra italien, à ce maillon manquant entre l’opéra vénitien de Cavalli et l’opera seria pré-métastasien tel qu’il fut porté à son sommet en Europe par Vivaldi et par Haendel…

À l’issue de la première ouverture, la diva fait une entrée fracassante en s’accompagnant elle-même au tambourin pour l’air « Schiere invitte » tiré d’Alarico il Baltha. Triomphe garanti, en dépit de la petite forme vocale affichée ce soir par Bartoli, visiblement légèrement grippée. Mais même lorsqu’elle n’est pas au sommet de ses moyens, Bartoli reste la plus grande. Car avec une technique aussi accomplie et un sens de la communication aussi assuré, la magie vocale et musicale ne peut qu’opérer. Et si la vocalise est toujours aussi alerte, la coloration aussi imaginative et le sens de l’humour aussi aiguisé, c’est comme à l’accoutumée dans les pages sobres et intimes que la Bartoli est à son meilleur. Resteront donc gravés dans toutes les mémoires les « Deh non far colle tu lagrime » de Tassilone ou « Amami et vedrai » de Niobe, chantés du bout des lèvres et avec simple accompagnement du continuo pour le deuxième. Et l’on n’est pas prêt d’oublier non plus l’incroyable joute musicale avec la trompette au cours de l’air « A facile vittoria » de Tassilone, transfiguré depuis l’enregistrement discographique par les cadences les plus folles. Le combat, après l’entracte, se fera avec le hautbois… Et avec les deux lors du troisième bis (!), l’air de Melissa de l’Amadigi de Haendel… L’énergie et la vitalité des instrumentistes du Kammerochester Basel, galvanisés par la direction de la violoniste , semblent inépuisables.

La deuxième partie du concert continue d’enchaîner chef d’œuvre sur chef d’œuvre, au sommet desquels on placera évidemment le divin « Sfere amiche » de Niobe, morceau qui permet, grâce à une inventivité orchestrale inouïe, d’entendre la musique des sphères.

De cette fête vocale et musicale, on ressort évidemment avec l’envie de découvrir les ouvrages intégraux de Steffani. Pour Niobe, cela est déjà fait, même si l’on souhaiterait que les représentations données il y a quelques saisons à Londres et à Luxembourg, justement, trouvent quelques échos en CD ou en DVD. En attendant, qu’on nous donne Tassilone, et vite…

Non contente d’avoir fait découvrir à son public la musique de Steffani, Bartoli donne en bis un panorama d’airs de Haendel, sans doute pour mieux mesurer ce qui rapproche et ce qui sépare deux figures incontournables de l’histoire de l’opéra, dont l’une a de toute évidence été oubliée de manière aussi inexplicable qu’injustifiée.

Crédit photographique: © Sébastien Grébille