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Le royaume d’en bas, œuvre d’art totale

Créé en mars 2010 au Théâtre national populaire, à Villeurbanne, lors de la biennale Musiques en scène, le spectacle Le royaume d’en bas a connu ici une nouvelle identité visuelle épurée. Cette pièce, dont Pierre Jodlowski a conçu le projet global (texte, musique et principes vidéographiques), complète l’oratorio scénique L’aire du dire, pour douze voix et électronique, que, en février 2011 au Théâtre du Capitole de Toulouse, Christophe Bergon avait également mis en scène. Ces deux ouvrages expriment un identique « éloge de la parole ». Et les propos que le compositeur tint à propos de L’aire du dire valent pour Le royaume d’en bas : « Le projet se construit autour des modes de la parole ; le conte, le discours, la déclaration, la fiction … et jusqu’aux structures atomiques qui la composent : les mots, les sons des mots, leur souffle et leur musique », avant de proclamer : « L’opéra est pour moi un lieu de la prise de parole […] ». Une forte inclination anthropologique les unit : questionner et nourrir la mémoire humaine.

Le royaume d’en bas s’ouvre avec une puissante création vidéographique : un parcours, en automobile, d’abord urbain et trépidant ; puis une allure progressivement alentie, à mesure que le milieu rural puis forestier domine ; enfin, l’immobilité, à l’arrivée dans une maison ordinairement inquiétante (alla Edgar Poë) et qui est parcourue du rez-de-chaussée jusqu’au ventre de la terre. Progressivement, l’image s’efface et la vertigineuse mémoire universelle s’impose, à la faveur du mot et du livre (son histoire est lue à rebrousse-poil, au travers des multiples crises – dont les autodafés – qu’il a subies). Pierre Jodlowski prend ce centre de notre orbe terrestre à l’envers des idées communes : son « royaume d’en-bas » est, non une prison, mais havre de liberté.

Une fois encore, l’égale maîtrise créatrice et plastique que Pierre Jodlowski met ici en œuvre stupéfie. Une telle compétence pluridisciplinaire est rarissime. Les voies ainsi ouvertes au spectacle total que l’opéra s’assigne d’être sont concrètes et pesées au risque de l’exploration. Dans Le royaume d’en bas, l’image passe du plat horizontal (le bitume) au vertical (une façon de voyage au centre de la Terre et jusque dans la caverne de Platon), tandis que les choix textuels impliquent une sculpture musicale de leur phonation. Quant à la part musicale – interactive entre électronique et musique vivante –, elle passe du geste mécanique au travail sur le souffle, et s’achève dans une ubris percussive. Les interprètes sont fortement mis à contribution, dans une fine (et fragile) dialectique entre de fréquents repères architectoniques et de brèves mais intenses plages d’invention personnelle.

Grâce aux exactes mise-en-scène et scénographie de Christophe Bergon, les quatre interprètes fascinent, notamment Isabelle Duthoit, fantasmagorique sculptrice du souffle humain et Jean Geoffroy, qui rend chaque geste urgent, accompli et élégant.

Oui, la Gesamstkunstwerk [œuvre d’art totale] tant espérée par Wagner est réalisable, Le royaume d’en bas en est la preuve mille fois vivante.

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