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Alfred Hitchcock et la musique

De cette double compilation, il ressort un élément net : les meilleures musiques utilisées pour ses films ont été composées par et se trouvent sur le cd n°1. Une petite synthèse s’impose. a composé en tout et pour tout huit musiques pour Hitchcock : Mais qui a tué Harry ? (1956), L’homme qui en savait trop (1956), Le faux coupable (1957), Sueurs froides (1958),  La mort aux trousses (1959), Psychose (1960), Les oiseaux (1963) et Pas de printemps pour Marnie (1964). Avec une précision toutefois : le compositeur n’est que « conseiller pour le son » pour Les oiseaux puisque ce film ne comporte comme bande son que les cris des volatiles.

Tous ces films s’enchaînent sans interruption. Si l’on sait que La main au collet (1955) était le dernier sans  et que Le rideau déchiré (1966) ouvre la dernière période avec la rupture entre le cinéaste et le compositeur, on peut s’avancer à dire que parmi ses plus grands chefs-d’œuvre, un grand nombre ont été réalisés avec Herrmann aux commandes. Le compositeur l’avait prédit au maître : après lui, il n’aurait plus jamais le succès qu’il avait connu. Et sur cette affirmation, il ne s’est pas trompé. Les quatre dernières productions – Le rideau déchiré, L’étau, Frenzy et Complot de famille – n’ont rien apporté de plus à la renommée de leur auteur.

Il est difficile de porter un jugement sur l’interprétation d’une musique de film. Celle-ci ne faisant d’habitude l’objet que d’une seule version pertinemment pour le film, si elle sort en album, il s’agit de morceaux assez brefs séparés de leur contexte. Mais en même temps, une bonne musique de film est une musique qui justement est capable de vivre en dehors de ce contexte, une composition qui se suffit à elle-même. Les exemples sont aussi nombreux dans ce cas que dans l’autre.

Il est important de préciser que le métier de compositeur de musique de films n’a rien de déshonorant, surtout par rapport à la grande famille des auteurs dit « sérieux » qui ne s’ « abaissent » pas à galvauder leur art pour des images animées. Pourtant, le seul fait de citer Honegger, Ibert, Arnold, Prokofiev ou Chostakovitch comme leur plus digne représentant est un contre-exemple fameux : si certains ont considéré cette partie de leur production comme marginale et alimentaire, d’autre en ont fait leur vrai gagne-pain, leur spécialité. La chose est étonnante : on connaît Arnold presque exclusivement comme auteur de musiques filmiques (Le pont de la rivière Kwaï étant le plus fameux), mais on ignore presque totalement sa musique personnelle, tout aussi abondante. A contrario, qui pourrait citer un film illustré par Honegger ou Ibert ? alors que d’autres n’écrivent, avec succès et parfois avec talent, que pour le 7è art. Dans le cas de Bernard Herrmann, il composait des ballets et des opéras qu’il finançait en écrivant et conduisant pour le cinéma et la radio. Mais il passera à la postérité grâce à Hitchcock.

On a dit que Hitchcock n’aimait pas la musique. En fait, il était frustré de ne pas avoir de compositeur dont il ne pouvait contrôler les partitions de manière à les adapter à son art. On comprend cela en écoutant les versions originales de ses films antérieurs à 1956 figurant sur le CD n°2. Tiomkin, Waxman on fait leurs choux gras dans les films hollywoodiens des années 40-50, entre autres les westerns. Mais leurs morceaux semblent plaqués sur les images d’Hitchcock et le temps est passé sur elles de manière plutôt sévère.

Rien ne prédisposait Herrmann à devenir « LE » compositeur d’Hitchcock. Divergence de caractère, mais idées en commun. L’apport de Herrmann aux films d’Hitchcock est indéniable en leur apportant une profondeur, en jouant sur les sentiments du spectateur comme cela n’avait jamais été le cas auparavant. A ce moment, Hitchcock dépendait de la musique et filmait une scène en sachant le complément que la musique lui apporterait. Herrmann participait au montage. On retrouve une  collaboration aussi étroite entre Prokofiev et Eisenstein où le travail se faisait sur les négatifs même du film pour entrer en totale accointance.

Esa-Pekka Salonen nous avait gratifiés il y a quelques années  d’un « film scores » uniquement consacré à Herrmann. On y trouvait la suite pour cordes de Psychose, le prélude de L’homme qui en savait trop, l’ouverture de La mort aux trousses, la suite de Sueurs froides. Le même programme y est peu ou prou repris ici. Un regret ? Ne pas réentendre la suite de Psychose, si intense. Sinon, les versions de Elmer Bernstein ne peuvent évidemment pas concurrencer l’excellence de Salonen avec son Los Angeles Philharmonic. Mais si ce dernier tirait bien par sa couleur la musique d’Herrmann vers le classique, Bernstein reste lui dans le filmique.

Un tour d’horizon très complet qui aura pour conséquences de prendre encore plus au sérieux Bernard Herrmann en tant que musicien intégral de haut niveau et de revoir peut-être avec une oreille différente les films du grand Hitch.

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