Idoménée à Bâle : pari réussi

La Scène, Opéra, Opéras

Bâle. Theater Basel. 1-VI-2013. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Idomeneo, dramma per musica en trois actes sur un livret de Giambattista Varesco. Mise en scène : David Bösch ; décors : Patrick Bannwart, Falko Herold ; costumes : Falko Herold. Avec : Steve Davislim (Idomeneo) ; Mireille Lebel (Idamante) ; Simone Schneider (Elettra) ; Laurence Guillod (Ilia) ; Karl-Heinz Brandt (Arbace) ; Hans Schöpflin (Grand-Prêtre) ; Alexey Birkus (Voix de Neptune). Chœur du Theater Basel (chef de chœur : Henryk Polus) ; La Cetra Barockorchester Basel ; direction : Karel Valter.

En 2010, à l’Opéra de Munich, le jeune metteur en scène avait frappé un grand coup avec un Mitridate de Mozart admirable d’ardeur juvénile, qui révélait une capacité d’analyse des enjeux dramatiques de l’œuvre rarement atteinte : lui confier Idomeneo, trois ans plus tard, c’était donc pour le Théâtre de Bâle la suite logique de cette réussite initiale, mais aussi un véritable pari, tant ce chef-d’œuvre complexe semble poser de problèmes aux metteurs en scène – les spectateurs parisiens en savent quelque chose.

Le pari est réussi : non seulement Bösch sait produire, à force de décors parlants, de vidéos jamais intrusives et de direction d’acteur efficace, un spectacle rondement mené où on ne s’ennuie pas un instant, mais il propose une vision cohérente de l’œuvre, ne reculant pas devant ses apories, et n’hésitant pas à recourir à des moyens inhabituels pour appuyer son propos, telle cette grande pieuvre blanche aux tentacules articulés qui vient surplomber la scène pendant la fête du premier acte : cette pieuvre, l’antique symbole de la Crète, a quelque chose des araignées mémorielles de , incarnant tout le poids du passé guerrier qui plombe le devenir des personnages.

Tout comme dans Mitridate, Bösch fait de la confrontation des générations le cœur de son travail, et on retrouve ici son talent si rare à faire vivre sur scène des adolescents, avec leur gaucherie et leur sincérité brusque : pourrait encore progresser en force de frappe vocale et en précision dans la diction, mais son Idamante lyrique, où on sent la tendresse de l’adolescent plus que la virilité du futur guerrier, ne manque pas de présence scénique ; c’est encore plus vrai pour , qui présente une Ilia digne des grandes scènes internationales.

Scéniquement, ce portrait de grande fille à la fois timide et décidée, douloureuse mais pas passive, séduit ; vocalement, un pareil sens de la phrase mozartienne, un tel legato à la fois pur et crémeux suscitent l’enthousiasme.
Face à ce couple lumineux, Bösch ne rend pas la tâche facile à Elettra, engoncée dans un strict costume de gothique maladive qui lui interdit toute séduction ; fait mieux qu’assurer ce rôle difficile dont elle maîtrise sans faille les pièges vocaux, mais elle ne sauve pas vraiment le personnage de la vision noire du metteur en scène, à force d’en alourdir le profil vocal. Le personnage le moins nettement dessiné de ce quatuor central est sans nul doute Idoménée : alors que Bösch avait souligné l’appétit de pouvoir intact de Mithridate, il fait d’Idoménée un vaincu, un homme du passé ; on peut être surpris d’assister à son suicide à la fin de l’opéra, mais c’est que Bösch n’entend pas passer outre le mystère que constitue l’ordre de Neptune exigeant que le pouvoir passe à la nouvelle génération : face au couple juvénile unissant vaincus et vainqueurs, l’ancienne génération, celle de la guerre, n’a plus sa place, et n’a même d’autre choix que de disparaître physiquement. se tire avec les honneurs de cet autre rôle impossible : on aurait aimé chant plus varié, timbre plus personnel, mais la conduite de la voix est sûre et l’ornementation ne le prend jamais en défaut.

Dans la fosse, on aurait aimé voir diriger , habitué du répertoire ancien à Bâle et admirable mozartien, qui avait dirigé la première et l’essentiel des représentations de cet Idomeneo, mais son remplaçant, le jeune , fait bien mieux que battre la mesure : on ne peut ignorer que l’orchestre est resté imprégné par la préparation effectuée par Marcon, dont on reconnaît le son mozartien à la fois fondu et délicatement équilibré ; cependant, sans qu’on puisse juger trop décidément de l’apport personnel de son remplaçant, Valter donne à la représentation tout l’allant nécessaire et donne du moins à l’orchestre toute la sécurité technique qui lui permet de préserver la qualité du travail préparatoire. Quand les grandes scènes déçoivent si souvent, il est réjouissant de voir qu’en dehors des métropoles des spectacles d’un pareil niveau peuvent encore et toujours être produits.

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