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Festival Palazzetto Bru Zane : la Fantastique magnifiée

Le – Centre de musique romantique française organisait son premier festival parisien du 8 au 10 juin 2013, soit quatre concerts de musique de chambre reprenant une sélection d’œuvres de musique de chambre déjà entendues en concert à Venise, où le centre est établi. Le choix du Théâtre des Bouffes du Nord, pour ses qualités acoustiques et son atmosphère de décadence très vénitienne, convient idéalement à l’imaginaire véhiculé par ce répertoire, et on n’imagine pas qu’il puisse choisir un autre lieu pour sa prochaine édition.

Le piano est le fil conducteur du festival, avec à chaque concert sa formation : quintette avec piano le premier soir, puis trio, récital pour piano, et enfin duo de piano pour le concert final avec et . Les deux musiciens, qui jouent ensemble depuis plus de 15 ans, signaient un copieux programme avec en deuxième partie la transcription réalisée par Heisser de la Symphonie fantastique.

Il est amusant de voir que notre qui n’était pas exempt d’emportements cocardiers avait transcrit l’ouverture du Vaisseau fantôme en 1889. En choisissant une formation pour deux pianos, il avait clairement fait un choix qui permettait de rendre une meilleure justice à l’original orchestral, mais il réduisait drastiquement les chances de sa transcription d’être interprétée dans les salons, pour la simple raison qu’ils n’étaient pas équipés de deux pianos. Au demeurant, l’ouverture ne gagne guère à la transcription. Réduite à son ossature, les thèmes ressortent de manière plus saillante, et la structure d’ensemble paraît moins cohérente que lorsqu’elle est drapée dans son original orchestral.

La Sonate de de 1876 est la seule pièce composée pour deux pianos. D’une durée d’une demi-heure, elle se distingue par un premier mouvement aux thèmes (trop ?) abondants, aux rythmes et aux nuances contrastés. Le mouvement lent se fait sobre à défaut d’être élégiaque, et le final au contraire est fort enlevé, et s’oppose aux deux mouvements précédents par son entrain presque comique.

Alors que le jeu des deux musiciens avaient manqué d’équilibre dans les deux premières œuvres, dominant son partenaire par un jeu plus anguleux et tranchant en particulier dans Wagner, il en a été tout autrement dans Berlioz. Après une courte pause de dix minutes, ils se sont lancés avec succès dans un impressionnant tour de force, menant à bien une grande symphonie qui ne manque pas de pages virtuoses. s’est vue confier la partie la plus exposée et virtuose. Elle est la voix du héros, et elle incarne la fougue berliozienne avec panache. Superbe !

Est-ce dû à la qualité de la transcription réalisée par dans les années 80 ou à la qualité intrinsèque de l’œuvre, toujours est-il que la transcription magnifie la Fantastique. Alors que l’on voit Berlioz en musicien du rythme et de la couleur, orchestrateur hors pair mais laissant aux Beethoven et autres Brahms le privilège d’être les maîtres de la forme, on découvre ici que cette œuvre résiste merveilleusement à sa réduction pour deux pianos. Une première explication est que si la couleur est perdue, la spatialisation est préservée, en particulier dans la « Scène aux champs », quand les pâtres se répondent, ou quand le héros fait face aux grondements de l’orage. Une deuxième explication est que les trouvailles spectaculaires ressortent de manière frappante (dans tous les sens du terme), typiquement les cloches du Dies Irae, ce qui anime l’écoute. Dernière explication possible, la structure de l’œuvre est tellement solide que la mettre à nue fait apparaître ses qualités.  La transcription permet de réaliser pleinement que la partition évite tout bavardage, et que chaque moment a sa nécessité, que rien n’y est décoratif.

Ainsi donc un exercice a priori aussi vain que de transcrire à notre époque une symphonie romantique – surtout quand celle-ci l’a déjà été par Liszt (pour piano seul) – s’avère une révélation qui nous donne à mieux entendre le génie de Berlioz. La transcription va être éditée et enregistrée, et pour toutes les raisons évoquées précédemment, l’initiative en est excellente.

Du coup, allons plus loin : pourquoi le Palazetto Bru Zane ne soutiendrait-il pas la transcription pour deux pianos des pages symphoniques de Roméo et Juliette, qui sont les plus belles que Berlioz ait composées ? Loin d’un exercice nostalgique, comme un scanner révélant les sous-couches d’un chef d’œuvre, cette nouvelle transcription pourrait bien nous révéler des aspects enfouis de ces pages sublimes (la scène d’amour, la mort des amants!) et rehausser encore notre appréciation de la musique romantique française.