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Bruno Walter et l’été indien… un coffret monumental

Il est fort probable que voici l’anthologie la plus vaste à ce jour consacrée au grand chef d’orchestre, compositeur, pianiste allemand (1876-1962), et ce n’est que justice, car jusqu’à présent, de ces gros coffrets de CDs qui semblent être la mode actuellement, et hormis un album EMI Icon 6790262, il n’avait pas reçu les mêmes honneurs que ses collègues Karajan, Klemperer, Toscanini et autre Furtwängler, aux côtés pourtant desquels il ne pâlit certainement pas. D’abord pianiste précoce ayant donné son premier récital à 9 ans, fut fixé sur sa vocation de chef d’orchestre quatre ans plus tard après avoir écouté un concert dirigé par Hans von Bülow (1830-1894).

Ayant débuté à l’Opéra de Cologne en 1894, sa rencontre décisive à Hambourg avec (1860-1911) dont il va devenir le disciple, l’ami et l’un des plus grands interprètes, lui ouvre les portes de Vienne (1901-1913), puis Munich (1913-1922). L’un des pionniers du Festival de Salzbourg en 1925, il en fait un haut-lieu de l’œuvre de Mozart dont il devient l’un des tout grands et des plus admirés interprètes. Après Berlin, Leipzig et Vienne, il se réfugie en France suite à l’Anschluss pour se fixer définitivement aux États-Unis en 1939, là-même où il accomplira ses gravures les plus glorieuses : pour cela, la CBS (Columbia Broadcasting System) lui offrira non seulement le , mais également une phalange tout spécialement créée pour lui, le , constitué essentiellement d’une part, à New York, de musiciens du et du Metropolitan Opera ; d’autre part, à Los Angeles, du Los Angeles Philharmonic et divers orchestres de studio.

L’album sous rubrique est admirable : par ses dimensions analogues au vinyle microsillon, il accepte la présence d’une brochure bien documentée et lisible, avec de nombreuses photos grand format, et les 39 CDs sont répartis en quatre compartiments qui en permettent l’accès aisé. Le choix des enregistrements est simple, mais cornélien : une seule interprétation de virtuellement toutes les œuvres enregistrées par le chef y est présente, donc certainement pas tout ce que a offert à la Columbia américaine, puisqu’il a réenregistré en stéréo beaucoup de pages déjà précédemment gravées en mono. On pourra évidemment toujours regretter que cette édition ne soit pas totalement exhaustive, et qu’il y manque également les Arias de Mozart et Lieder de Schumann chantés par Lily Pons, , , et (certains d’origine 78 tours), mais on applaudira à la présence des Lieder de Mahler chantés par la soprano Desi Halban accompagnée par Bruno Walter pianiste (Halban également soliste dans le Finale Das himmlische Leben – Sehr behaglich de la Symphonie n°4).

Les deux intégrales des symphonies de Beethoven et Brahms, augmentées de quelques ouvertures, y sont évidemment présentes, et l’éditeur a choisi les versions stéréo gravées avec le . Réalisées en 1958-1960, ces deux intégrales ont longtemps été considérées comme des références, et par leur merveilleuse musicalité et la valeur de témoignage, elles n’ont rien perdu de leur prestige : la personnalité de Bruno Walter amplifie avec spiritualité tantôt le lyrisme, tantôt le dramatisme de ces œuvres de génie.

Mais évidemment, les deux compositeurs qui avaient une place préférentielle dans le cœur de Bruno Walter sont Mahler et Mozart, et il est regrettable qu’il ne nous en ait pas légué plus de témoignages enregistrés : du premier, s’il ne nous a pas laissé une intégrale des symphonies, du moins nous a-t-il gratifiés d’éloquents modèles d’interprétation – ce qui n’est guère étonnant – des n°1 « Titan », n°2 « Résurrection », 4, 5 et 9, ainsi que des Lieder eines fahrenden Gesellen et Das Lied von der Erde avec l’estimable mezzo-soprano Mildred Miller, tandis que du second, en plus des six dernières symphonies, nous disposons des n°25, 28 et 29. Toutes ces œuvres de Mozart comptaient parmi les préférées de Walter, et ses interprétations sont des plus admirables de subtilité naturelle, d’intuition juste, de tendresse, mais en même temps d’autorité, et en dépit de ceux qui estiment à tort ou à raison ne plus devoir jouer Mozart ainsi de nos jours, elles restent toujours actuelles…

Le seul point faible est la prise de son : il est dommage que l’éditeur ait choisi, pour les Symphonies n°35 « Haffner », n°36 « Linz », n°38 « Prague », 39, 40, 41 « Jupiter », les gravures mono des années 1953-1956, alors que Walter les avaient réenregistrées en superbe stéréo de 1959-1960. Les versions mono de ce coffret sont en effet dépareillées par une prise de son confuse et entachée de saturations dès que les timbales interviennent… C’est d’autant plus étonnant que la prise de son de la Symphonie n°5 de Mahler, datant pourtant de février 1947, c’est-à-dire au moins six ans avant celles des Mozart, leur soit nettement supérieure… De même il est regrettable que ne soit pas reprise ici la version stéréo Francescatti-Walter du Concerto pour violon en ré majeur op. 61 de Beethoven, alors que le jeu de Joseph Szigeti n’y est pas toujours très rigoureux… Signalons incidemment que les versions stéréo des six dernières symphonies de Mozart par Bruno Walter sont disponibles en coffret Sony Classical « Masters » 88697906832.

Tout cela en fin de compte est bien peu de chose par rapport aux richesses présentes dans ce superbe album qui contient encore essentiellement des Schubert, Bruckner et Wagner légendaires, compositeurs qui convenaient idéalement au tempérament de Bruno Walter, noble, chaleureux et, plus que tout autre, empreint de spiritualité. Par ailleurs, ne regrettons pas trop l’absence systématique des reprises des expositions de forme-sonate (pourtant cruellement ressentie, surtout dans les Symphonies n°40 de Mozart ou n°5 de Beethoven), puisque Bruno Walter lui-même, questionné sur ce point par un critique, avoue sans honte « ne pouvoir tout simplement revenir en arrière » !

Et remarquons finalement que ce coffret contient la première discographique mondiale (1945) de la belle Symphonie n°1 op. 9 de , et est en outre agrémenté d’interviews édifiantes de Bruno Walter et de répétitions d’orchestre des Symphonies n°4, 5, 7, 9 de Beethoven, n°36 « Linz » de Mozart, n°9 de Mahler, et de la Siegfried-Idyll de Wagner. Un monument.