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Carl Nielsen intime

Les biographies traditionnelles de (1865-1931) s’appuient sur un réseau de sources diverses et globalement concordantes. Ainsi nous apparut au cours des décennies un personnage fort sympathique, affublé de nombreuses qualités humaines saillantes comme la bonhommie, l’empathie, la curiosité intellectuelle, la simplicité, l’humanisme et bien sûr un créateur de musique de premier plan au catalogue fort varié. Mais derrière cette façade de bon aloi se trouvait un être humain non exempt de doute, de douleur, d’instabilité, de rage de réussir son parcours tant humain qu’artistique parsemé d’embûches. Depuis quelques années, la publication de ses écrits intimes et de ses nombreuses lettres a permis d’affiner les contours de cette personnalité toujours attachante, voire même davantage, compte-tenu des circonstances de son existence.

était issu des couches sociales les plus modestes de la société. Septième enfant d’une fratrie de douze, fils d’un pauvre ouvrier agricole, peintre et musicien amateur,  il lui faudra franchir une à une les étapes qui le conduiront vers les sommets de la société danoise et de la culture européenne. D’abord simple apprenti, puis musicien militaire à Odense dès l’âge de 14 ans, il suivit une  progression qui durera toute son existence, prenant son envol musical et culturel durant ses études au Conservatoire de Copenhague (1884-1886) et pendant son voyage d’étude en Allemagne, France et Italie (1890-1891).

Au cours de l’année de ses 24 ans, le jeune homme était mal dans sa peau et une tentative de suicide échoua de peu. Il faut préciser qu’un enfant illégitime était né en 1888 d’une relation éphémère, un fils nommé Carl August Hansen-Nielsen, qui s’établira aux Etats-Unis.

De plus,  Carl Nielsen mit fin à une autre relation commencée au cours de l’été 1887, plus sérieuse, mais platonique semble-t-il,  avec la jeune Emilie Demant qui, elle, semblait avoir bien compris son tempérament, pour une   femme de huit ans plus âgée qu’elle, relation sans lendemain et purement physique semble-t-il.

Puis,  quelques années plus tard, il  finit par trouver l’amour à Paris au printemps  1891, lors de son voyage d’étude en Europe, grâce à l’obtention d’une bourse Ancker,  très convoitée, avec une jeune compatriote artiste étudiant la sculpture, Anne-Marie Brodersen. Les premiers temps de leur relation furent baignés par le bonheur et la joie.

Avec le temps, la disparition de la passion, les soucis quotidiens, le carriérisme non négociable d’Anne-Marie, le couple se déchira dans une très longue crise qui alla pratiquement jusqu’au divorce.  Ils vécurent séparés  de longues périodes. Cependant, paradoxalement,  les deux artistes demeureront très proches et attentifs l’un à l’autre au niveau de leur carrière réciproque, pour enfin, assagis,  se retrouver en fin de parcours.

Ils eurent trois enfants.  Le dernier enfant, prénommé Hans Borge (né en septembre 1895) fut  atteint, dès la petite enfance, par une méningite dont il réchappa tout en gardant des séquelles à type de retard psycho-moteur, sans aucun espoir d’amélioration.

Toute cette période de vie le montra en difficulté pour trouver et conserver son équilibre, tenté par les extrêmes de son tempérament et de ses émotions. Cette société bourgeoise  structurée sur nombre de conventions puissantes  rendaient les choses plus ou moins difficiles. Ainsi, Hans Borge fut éloigné le plus souvent de la vie urbaine  et de la société artistique de Copenhague. Il résidait à la campagne et travaillait comme simple aide jardinier. Seulement pour les grandes occasions, il participait en toute discrétion aux festivités. On le retrouvait également  lors des périodes de vacances. A n’en point douter, il était fort ardu à cette époque de concilier les conventions sociales et les sentiments personnels.

Quant à ses deux filles qu’il aimait vraiment, elles seront plus tard source de conflits familiaux notamment lorsqu’Irmelin (née en décembre 1891), qui avait étudié la théorie musicale aux côtés de son père, tomba amoureuse d’un jeune musicien proche du cercle de Nielsen  (un élève) nommé Ove Scavenius. Carl Nielsen ne cautionna pas cette relation et la famille connut des moments très difficiles. Finalement,  après une séparation forcée par un séjour en Suisse durant la guerre, le prétendant fut repoussé définitivement. Et Irmelin épousera plus tard un médecin.

Sa deuxième fille, Anne Marie Frederikke, née en mars 1893 (à sa naissance les parents ne cachèrent pas leur déception, eux qui souhaitaient un fils) étudia les arts, s’amouracha aussi d’un étudiant et fut contrainte de partir deux années en Angleterre. Elle se mariera avec le violoniste Emil Telmanyi dont elle divorcera en 1918.

Un autre aspect de la personnalité du compositeur mérite d’être exposé. Il s’agit des conséquences de son attirance pour le beau sexe.  Effectivement, il vécut plusieurs relations extra-conjugales, notamment avec des femmes appartenant parfois à son très proche entourage. Manifestement, il éprouvait de grandes difficultés à résister aux attraits du sexe féminin.

Le caractère et l’esprit masculin d’Anne-Marie Carl Nielsen,  sa froideur sentimentale, ses absences prolongées du foyer ne purent que favoriser les ardeurs sexuelles de son mari. Mais également son besoin de présence et de tendresse.

L’existence  d’un premier fils, né avant l’union avec Anne-Marie, fut connue de cette dernière qui généreusement proposa même de l’accueillir au sein de leur couple. Cela ne se réalisa pas.

Un deuxième enfant hors-mariage, Rachel Siegmann,  naîtra en 1912, sans que cet évènement ne parvienne à la connaissance de sa femme, nous semble-t-il.

Le couple Nielsen traversa donc de rudes crises à plusieurs reprises (dont celle de 1905) qu’il surmonta plus ou moins à chaque nouvel épisode ; mais à partir de 1914, ils vécurent longtemps séparés, officiellement puisqu’ils signèrent une séparation par consentement mutuel en 1919.

Ce temps douloureux obligea le compositeur à se réfugier chez ses amis (à Fuglsang et à Damgaard), à séjourner à Göteborg (où il poursuivait sa carrière de chef d’orchestre de la ville), à vivre dans sa maison du bord de mer à Skagen… La réunification familiale se produisit finalement en 1923.

Carl Nielsen n’entendait pas se résoudre à accepter les oppositions et à ses yeux les préceptes de la loi de Jante si proches de la mentalité scandinave ne pouvaient le réduire au silence. Plus, il manifesta parfois quelque agressivité, voire attitude ou opinions excessives, lorsqu’il se sentait menacé (par exemple, lors de sa démission comme chef d’orchestre au Théâtre royal quand ses prétentions ne furent pas retenues).

S’ajouteront également des conflits sérieux dans ses relations professionnelles, notamment  au Théâtre royal de Copenhague où il s’épuisa lors de conflits itératifs, si typiques dans ce genre d’institution.

La mise en place de ses deux opéras (Saül et David et Maskarade) dans les années 1898-1901 et 1904-1906 consommèrent une grande partie de ses forces et contribuèrent à dégrader son état de santé.

Ses ambitions créatrices affichées rencontraient inévitablement l’opposition de tout un chacun, tout comme son souhait de gagner sa vie comme chef d’orchestre au Théâtre royal généra des coups bas aussi bien que des pièges dont il ne sut pas toujours se sortir à son avantage.

Carl Nielsen travailla beaucoup tout au long de sa carrière. Il enseigna à des élèves privés et joua régulièrement comme violoniste du rang au sein de l’Orchestre du Théâtre royal de Copenhague  de 1889 à  1905.

Ses ambitions de chef  lui firent quitter ce poste et s’élancer dans la direction d’orchestre. Car, là comme ailleurs, les relations interhumaines généraient quotidiennement de grandes difficultés.

Tout le monde ne le considérait pas comme un chef exceptionnel, ce qui est sans doute vrai. Sa direction souffrait sûrement d’irrégularités. Si l’œuvre qu’il dirigeait ne lui plaisait pas particulièrement,  il pouvait se montrer presque insuffisant. Et ce d’autant qu’il souffrait à l’occasion d’un certain manque de concentration. Les critiques plus ou moins frontales, les pièges sournois, les  peaux de bananes déboussolaient parfois cet homme franc, pas vraiment retors  et moins encore vicieux. Son opposition au chef principal du Théâtre royal, Frederik Rung, souvent absent, lui causa beaucoup de tracas. Et, lorsqu’il voulut conforter, sans succès, sa position de chef principal, sa réaction aboutit à sa brutale démission en 1914, face à la préférence accordée à son concurrent, Georg Høeberg.

Les luttes incessantes, parfois décourageantes, alternèrent avec des succès patents et des moments inoubliables lorsqu’il  dirigea au Théâtre Royal de Copenhague (1904-1914), à la Société de musique (1915-1927), à Göteborg (1918-1922), dans diverses villes européennes pour la défense de ses propres partitions, orchestrales dans la majorité des cas, et enfin à la Radio danoise dont il dirigea le premier concert en 1927.

Longtemps Carl Nielsen composa  seulement une fois libéré de ses multiples tâches quotidiennes « alimentaires » et relationnelles. C’est donc le soir qu’il se positionnait courageusement dans son bureau composant jusque très tard sans la nuit.

A partir du début de sa célébrité, il se laissa déborder par les commandes et diverses demandes de musique de circonstance… Si bien qu’il finit par être obligé de se faire aider, par certains de ses élèves notamment, pour la réalisation de plusieurs partitions.

Les réactions souvent violentes engendrées par ses compositions les plus novatrices (de la part de ses collègues, de la critique professionnelle et plus rarement du public) le blessèrent à de nombreuses reprises. Les doutes soulevés par ses capacités de chef, ses conflits avec son éditeur Wilhelm Hansen qui lui proposait des sommes très basses, son amertume déclarée publiquement lors de son 60e anniversaire, sa reconnaissance plus grande en Suède qu’au Danemark… le perturbèrent à longueur de vie avec plus ou moins d’acuité.

L’accueil positif de sa musique ou son rejet plus ou moins violent, souvent en alternance d’ailleurs, l’affectèrent donc obligatoirement surtout lorsqu’il était persuadé d’avoir proposé le meilleur de ce qu’il pouvait écrire. Le public général et la critique professionnelle pouvaient être discordants comme parfois sur la même longueur d’onde. Douches froides et ovations se succédaient ainsi que triomphe et réserve, louanges et réprobation, …

S’ajoutèrent à cela les traces douloureuses  et tenaces de ses interrogations quant au devenir de l’humanité en général et de sa musique en particulier. Ces derniers aspects ont été abordés avec une relative précision au cours des dernières années.

L’accélération du mouvement historique, le progrès technique  galopant, le bouleversement des certitudes séculaires, le changement de la valeur de la vie humaine l’interloquèrent régulièrement.

Il serait faux de croire que Carl Nielsen n’a pas joui de gloire, de succès, de reconnaissance, qu’il n’avait pas le sentiment d’être devenu le créateur le plus important du Danemark.  Avec le temps et une prise de conscience plus aiguë de sa valeur créatrice,  il en vint à regretter de ne pas être plus connu hors de son pays, à l’image de la reconnaissance plus ample que connaissait son exact contemporain, Jean Sibelius. Mais sa crainte de voir le résultat de toute une vie de labeur disparaître en peu de temps le remplissait non pas d’effroi mais probablement d’une intense déception, pensée qui accentuait son état dépressif lié à tous les paramètres que nous évoquons ici.

La survenue d’un sérieux problème cardiaque (une angine de poitrine qui se compliqua avec le temps d’une insuffisance cardiaque), intraitable efficacement à l’époque, dans les années 1920, accentua les tendances dépressives du compositeur déçu. Une première attaque cardiaque à l’été 1922 survint peu après la création de sa cantate Printemps en Fionie. Dans les dernières années de sa carrière, il ne parvint pas à se faire publier et constata le début des ravages de la balbutiante société du bien être en train de s’installer.

Bon vivant, aimant la compagnie, travailleur, souhaitant « tenir le coup » comme l’on dit, il mangea richement et probablement trop abondamment. De plus, il fumait et ne dédaignait nullement  profiter de l’absorption mondaine d’alcool. Ces habitus précipitèrent pour partie la dégradation de son état de santé. Lui qui affichait d’authentiques qualités humaines, personnelles et interhumaines, tout en gagnant en sagesse, en savoir et en réflexion, ne pouvait pas ne pas recevoir les chocs de la vie quotidienne, si active et exposée dans son cas.

Sa philosophie concrète de l’existence exigeait une dynamique positive dont il pouvait bénéficier, pour un temps,  une fois abordés et négociées, ou non,  les chapitres existentiels suivants : l’espoir, le refuge religieux, le sens de la finitude, les moments paroxystiques, l’hédonisme, l’approche de la fin annoncée… Ces items rendent compte des différentes étapes de la vie personnelle de Carl Nielsen.

Non, la vie de Carl Nielsen ne fut en rien idyllique de part en part, bien qu’il sût à la perfection donner le change et n’en rien montrer en public.

Si ces apports biographiques et musicologiques affinent et précisent notre connaissance du personnage (vie publique, vie de compositeur, musicien, chef d’orchestre, mari, père, amoureux, conducteur, amateur d’art, lecteur assidu…) et nos références relatives aux partitions elles-mêmes, ils n’en métamorphosent en rien l’appréhension générale, celle d’un être attachant, public et secret à la fois, attitude parfaitement conforme aux normes en vigueur tout au long du  19e siècle et du début du suivant.

 

Sources essentielles

Jean-Luc Caron, Carl Nielsen, L’Age d’Homme, 1990.

Cette biographie fait rapidement mention de toutes les facettes de la vie et de l’œuvre de Carl Nielsen bien qu’elle ne put évidemment pas  bénéficier de ses talents épistoliers longtemps sévèrement filtrés par ses descendants.

Jean-Luc Caron, Chronologie succincte de la vie de Carl Nielsen. Article mis en ligne sur ResMusica le 29 octobre 2009.

Jean-Luc Caron, Les Nielsen, une famille danoise, article mis en ligne sur ResMusica le 11 mars 2010.

Jean-Luc Caron, Positionnement esthétique général de Carl Nielsen. Etude mise en ligne sur ResMusica le 19 juin 2011.

Jean-Luc Caron, Carl Nielsen et la loi de Jante. Etude mise en ligne sur ResMusica le 10 janvier 2010.

John FellowCarl Nielsen. The Human Crisis, Then And Now. Carl Nielsen Studies, vol. V, 2012, p. 49-59.

Texte de synthèse (en anglais) de celui qui a passé de nombreuses années à préparer la publication d’une ambitieuse sélection des milliers de lettres écrites (et reçues) par le musicien tout au long de sa carrière.

Knud Ketting. Biography. Carl Nielsen Society.

Court  texte synthétique (en anglais) d’un des meilleurs spécialistes danois de Nielsen.

Jack Lawson. Carl Nielsen.  Phaidon, 1997.

Honnête travail de synthèse en anglais.

Divers auteurs. Préfaces (en danois et en anglais) à l’Edition complète du catalogue de Carl Nielsen/Music Edition Prefaces/Carl Nielsen Works.

Carl Nielsen. Carl Nielsen Brevudgave/Carl Nielsen Letters Edition. Lettres publiées (en danois) en 11 volumes et un index,  sous l’autorité de John Fellow. Copenhagen, 2002-2015.  Ce travail proposera à terme  6000 des 13000 lettres disponibles incluant les 3500 lettres de la main du compositeur et 350 écrites par sa femme.

Ce remarquable et énorme travail nous permettra (surtout si une traduction en anglais lui fait suite) de préciser de nombreux points de détail concernant la biographie du compositeur. Cependant, il ne semble pas que ces milliers de missives soient susceptibles de bouleverser en profondeur notre connaissance du personnage. En ce qui concerne ses commentaires relatifs à sa musique, on sait déjà qu’ils sont plutôt brefs et très généraux et non susceptibles d’apporter un éclairage vraiment novateur. Nielsen n’aimait pas s’exprimer longuement sur sa musique. Ses lettres non plus. Notons que de son côté Nielsen ne tint pas de journal intime mais écrivit à certaines époques de sa vie des notes relatives à ses voyages, déplacements…