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En hommage à Dagmar, reine du Danemark

Air populaire bohémien-danois, Paraphrase pour cordes, Fs 130, 1928

Alors que avait fourni un énorme effort pour composer un de ses derniers chefs-d’œuvre absolu, à savoir le novateur et visionnaire Concerto pour clarinette et orchestre, il s’attela à une partition nettement moins ambitieuse, une musique de circonstance, prouvant une fois encore sa capacité à produire coup sur coup des musiques impérissables et d’autres nettement plus abordables : Air traditionnel bohémien-danois, une paraphrase pour cordes, sans numéro d’opus, mais dans le catalogue de Fog et Schousboe porteuse de la référence FS130. En danois : Bøhmisk-dansk folktone.

Cette commande provenait de la Radio d’Etat danoise (dont la création toute
récente remontait à l’année 1927) dans le cadre d’une émission consacrée à la musique tchèque et diffusée le 1er novembre 1928 à Copenhague par l’orchestre maison, l’Orchestre symphonique de la Radio danoise. Seule la partition de n’appartenait pas à la sphère slave. On avait invité pour l’occasion (cinquième concert soliste de la Radio) le chef d’orchestre tchèque Jaroslav Krupka (1893-1929), chef et historien de la musique. Il s’agissait de fêter le 10e anniversaire de la fondation de la République de Tchécoslovaquie avec des œuvres de Dvořák (1841-1904), Smetana (1824-1884) et (1874-1935). Cette commémoration comporta aussi d’autres manifestations à Copenhague. Le directeur de la radio danoise, l’ancien « chanteur de la cour » et administrateur Emil Holm (1867-1950), commanda cette musique au fameux Carl Nielsen. La décision du concert fut sans doute arrêtée lors d’une rencontre entre Krupka et Holm lors d’une conférence à Genève.

Les musiques retenues se présentèrent comme suit lors du concert radiodiffusé du 1er novembre 1928 :

= Bedrich Smetana : Hakon Jarl, poème symphonique, op. 16, d’après l’auteur danois Adam Oehlenscläger (1779-1850).
= : Méditation sur une ancienne chorale bohémienne de Saint Wenceslas, op. 35, pour cordes.
= Antonín Dvořák : Duos moraves. Avec Ellen Benedicte Knudsen et Poul Knudsen. Piano : Folmer Jensen + Deux danses slaves, n° 3 en la majeur et n° 8 en sol mineur.
= Carl Nielsen : Musique populaire bohémienne-danoise.

Entracte

= Antonín Dvořák : V přiodě (In der Natur), ouverture de concert, op. 91 + Rondo en sol mineur, op. 94, pour violoncelle et orchestre. Soliste : Rudolf Dietzmann.
= Bedřich Smetana : deux danses issues de La Fiancée vendue (polka et furiant).
= Antonín Dvořák : Rhapsodie slave, op. 45 (on ne sait pas laquelle des trois).

Carl Nielsen termina sa partition le 24 octobre 1928. Le 15 août précédent il en avait fini avec son Concerto pour clarinette. Il lui restait trois années à vivre.

Sur quelles données se basa-t-il pour composer sa musique ?

D’abord, il s’inspira d’un air folklorique tchèque connu sous le titre de Teče voda, teče (L’Eau s’écoule, elle s’écoule), réputé comme particulièrement apprécié du premier président de la République tchèque, Thomás Masaryk (1850-1937, que l’on affubla du surnom de « Vieil Eau ») puis, il s’appuya sur une ancienne chanson danoise, une ballade médiévale intitulée « Reine Dagmar » (Dronning Dagmar) ou plus précisément « Dronning Dagmar ligger i Ribes syg » (La reine Dagmar allongée sur son lit, malade, à Ribe).
Quel lien peut-on déceler dans cette association a priori singulière ? Dagmar était une princesse bohémienne qui fut mariée en 1205 au roi danois Valdemar Sejr (II), « Le Victorieux », né en 1170 et mort en 1241. La reine Dagmar décéda en 1212 en donnant naissance à son deuxième enfant. Elle était née princesse bohémienne Dagomar (1186-1212). On possède peu de renseignements sur l’existence de cette femme, ce que l’on en rapporte le plus souvent correspond aux informations orales plus ou moins imaginaires transmises plus tard par les chants populaires, les mythes et autres légendes.

Cette dualité historique dano-bohémienne convenait et illustrait parfaitement au cadre de cette manifestation politique et artistique.

La chanson rapporte la mort de la princesse ainsi que sa confession ultime, son unique péché ! Une seule fois dans sa vie, un dimanche, elle a eu la vanité de mettre des dentelles à ses manches !

Elle a vécu et est morte à Ribe (Jutland), la plus ancienne ville du pays. Il semble que la date exacte de son décès ne soit pas connue avec certitude quant à l’année puisque l’on sait qu’elle est morte un 24 mai. Ce serait en1212 pour les danois et en 1213 pour la Bohème.

La princesse Markéta (Marguerite), princesse de Bohême, fille du roi Přemysl Otakar 1er et demi-sœur de sainte Agnès de Bohème, devient reine du Danemark, sous le nom de Dagmar, en épousant en 1205 à Lübeck le roi Valdemar II dit le Victorieux. Elle est née vers 1186, fille et roi… et de sa première épouse, Adleta de Meissen. Ce roi Premysl Otakar 1er menait une politique dynastique habile en unissant les siens à différentes familles européennes. Ainsi trouva-t-il pour sa fille aînée un mari très influent, que l’on considère comme l’un des rois les plus importants de l’histoire du Danemark, mariage arrangé bien sûr, sans amour ni romantisme aucun, le but suprême étant de réunir solidement les deux royaumes.

Pour le reste, la vie de la reine repose sur nombre de légendes. L’une d’elle dit que le roi revint à marche forcée sur un cheval pour rejoindre son épouse mourante. Dagmar lui aurait alors conseillé d’épouser sa dame d’honneur, Kirsten. Valdemar n’en fit rien et s’unit à Bérangère de Portugal (Bengerd en danois). Ce second mariage ne fut pas une réussite.

Sa pierre tombale se trouve à l’église Saint-Bendt de Ringsted, endroit où sont enterrés plusieurs monarques danois de cette époque.

La popularité de Dagmar reposait sur sa beauté, sa générosité, son sentiment de la justice et son sens de la charité, ainsi que sa sagesse. Bien après sa disparition la légende orale a longtemps entretenu ces belles qualités. Plus tard, plusieurs auteurs romantiques du 19e siècle, danois ou bohémiens, s’en sont inspirés (Bernard Ingemann, Beneš Třrbizskỳ, Svatopluk Čech), et, plus récemment, Soňa Sirotková.

Carl Nielsen a noté dans sa partition que la mélodie était redevable de Thomas Laub (rythmes et harmonies), compositeur et organiste danois (1852-1927)(mesure 86), contemporain et relation de Nielsen qui avait aussi mis en musique cette histoire (selon le musicologue Nielsen Bo Foltmann).

Au cours des mois de juin et juillet 1928, Carl Nielsen avait séjourné dans une station de santé en Tchécoslovaquie, Silač Kupele. Il est possible qu’à cette occasion il découvrit la chanson Teče voda. Mais de toute façon et comme à son habitude il acheva son travail à la dernière minute accaparé qu’il était par diverses tâches. Le point final sur la partition date du 24 octobre soit une semaine seulement avant le concert. Krupka en commença les répétitions dès son arrivée à Copenhague.

Ce court morceau (8’ environ) confié aux cordes seules s’avère léger et gracieux ; il est d’écoute aisée, d’une écriture tout à fait traditionnelle, basée sur une courte mélodie, sobre et ample à la fois, entendue et variée plusieurs fois, sans commune mesure avec l’avancée ou l’audace de la musique du Concerto pour clarinette composée exactement au cours de la même période. Même réflexion à propos des Trois Pièces pour piano, op. 59, quasiment atonales. Nous ne quittons donc pas la sphère et l’esprit du 19e siècle traditionnel, celui de la Suite Holberg de Grieg ou celle de la Suite pour cordes qui lança la carrière de Nielsen en 1888.

Après la création les réactions de la presse danoise furent plutôt positives mais nul ne songea, à juste titre, à crier au génie. Le critique August Felsing dans le journal Nationaltidende (daté du 2 novembre) reconnut la simplicité et l’euphonie de la partition qu’il considéra « comme simplement une pièce de circonstance ». Son confrère Hugo Seligman, dans Politiken du même jour, souligna l’écriture polyphonique délicate dans laquelle « on perçoit la main et l’esprit de Carl Nielsen. »

Il est fort probable mais ce n’est pas certain que cette partition fut donnée à Prague, peut-être le 28 janvier 1929, lorsque le concert danois dirigé par le chef (un des deux chefs permanents de la Radio) fit réponse au premier assuré par Krupka comme l’on sait. Peut-être fut-elle donnée à titre de bis ! Les œuvres interprétées revenaient à Kuhlau, Gade, Lange-Müller,Fini Henriques, Peder Gram et Knudåge Riisager.

Plusieurs enregistrements d’œuvres plus conséquentes de Carl Nielsen la retiennent. Nous citerons les plus réussis.

= Orchestre symphonique d’Odense, dir. Edward Serov. Enregistrement : juin 1993. Durée : 7’17. Kontrapunkt 32171.
= Orchestre philharmonique de chambre tchèque, dir. Douglas Bostock. Enregistrement d’août 2005. Durée ; 6’54. ClassicO 688.
= Orchestre symphonique de la Radio danoise, dir. Herbert Blomstedt. Enregistré : 1974. Durée : 7’29. EMI 7243 5 65306 21.
= Orchestre symphonique de la Radio danoise, dir. Rosdestvensky. Enregistré à la salle de concert de la Radio danoise, Copenhague, novembre 1993. Durée : 8’28. Chandos CHAN 9287.

Plus de détails dans :

– Jean-Luc Caron. Carl Nielsen. L’Age d’Homme. 1990.
– Niels Bo Foltmann. Bohemian-Danish Folk Songs. In Préface de Carl Nielsen Udgaven CN 000 34.