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Un Rameau superbe et envoûtant par Natacha Kudritskaya

Il faut désormais compter avec cette interprétation de (la Suite en ré et la Suite en la), la plus neuve, la plus haute, la plus inspirée depuis celle de Marcelle Meyer. Si neuve qu’elle ne se livre pas immédiatement et qu’elle exige qu’on débarrasse l’oreille des convenances que l’on croit requises dans le domaine du rythme et du phrasé. Retards, rubatos  nombreux jusqu’à égarer l’auditeur avec des tempos rompus ou peu stricts déroutent lors des premières écoutes. Rien de moins gratuit, cependant, mais l’aboutissement d’une recherche de tous les instants du juste rapport entre le toucher, l’harmonie des parties et la structure. L’écriture de Rameau prend une force inouïe, loin des platitudes formelles qui s’y attachent de façon superficielle, hélas, trop souvent.

La pianiste repense tout, aidée en cela par le travail de préparation du piano signé Benoît Carde qui donne au clavier une égalité de rêve comme celle d’un bon clavecin, à laquelle s’ajoute un son rond et chaud propre au piano. Rompue à l’écriture contemporaine, celle de Ligeti en particulier, l’artiste exploite les possibilités des jeux sur la durée, avec le choix du « non précisément mesuré ». L’alliance de rythmes rigoureux et de l’étirement des mélodies est absolument fascinante. Chaque note chante et fait chanter les autres, main droite et main gauche animées par un même lyrisme : ce sont les voix intérieures qui se croisent, s’immobilisent dans la contemplation. Il y a dans les Tendres Plaintes une approche de l’amour timide, pudique, avec de légers retards qui deviennent ineffables, de longs étirements de la mélodie qui suit les courbes du tourment intérieur et bouleverse. Les Soupirs suivent eux aussi ce parcours on dirait vocal comme Les Muses dans leur Entretien des Muses à la durée retenue, suspendue, faite de secrets contenus. L’alternance est saisissante avec la virtuosité ébouriffante qui explose de jeunesse et de vitalité dans La Follette et Les Tourbillons, l’humour de La Boîteuse qui boîte beaucoup quand Les Cyclopes sont visionnaires. Dans la Suite en la, met en valeur les rapports entre les parties, surtout dans l’Allemande et la Courante, au service de l’aspect d’une écriture proche du choral.

La pianiste conjugue la fidélité au clavecin à l’écriture de Rameau dont elle révèle la profondeur lyrique par le phrasé.