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Ivry Gitlis, l’Ame et la corde

La traversée du siècle d’un petit violoniste prodige devenu prodigieux. Une immense fresque, un film où passent pêle-mêle, les plus grands musiciens, les conseils artistiques, la vie amoureuse, des flashs bouleversants ou burlesques. Superbe talent d’écrivain. A offrir à tout le monde.
L’âme fait vibrer la corde et la corde fait vibrer l’âme avec l’exigence constante d’ d’être à l’écoute de l’oreille intérieure. Des « lambeaux de mémoire » défilent, plus riches d’idées qu’une page d’un quatuor de Chostakovitch, au rythme secret d’un imaginaire visuel revu par celui du musicien et nourri constamment par « l’émotion, l’étincelle qui fait marcher le moteur ». Le violoniste dédie son livre « aux enfants, pour qu’ils gardent le regard clair et croient en leur intelligence », comme lui, on l’a compris, cet enfant de sept ans qu’il dit être resté.
Fils unique de parents ukrainiens ayant rejoint Israël, la Terre Promise, il naît en 1922 à Haïfa. A sa demande, son entourage va se cotiser pour lui offrir un violon lors de l’anniversaire de ses cinq ans. Désormais, il ne se séparera jamais des violons mis à sa disposition, notamment celui d’Ysaïe, pour peu de temps. Son instrument actuel est le «Sancy», de 1713, qu’il a fini de payer depuis peu. Tel est le seul bien que possède l’artiste. Celui qui a connu l’extrême dénuement, la faim, l’errance de terre d’exil en terre d’exil, des voyages dantesques sur des rafiots immondes, refuse toute forme de possession, d’esprit de possession, même celle d’une femme. Il ne vit que pour l’amour et pour la musique porteuse d’amour; « on ne fait pas de la musique, c’est elle qui fait l’artiste ». La musique doit répondre au besoin intérieur du violoniste d’une sorte de nudité, dans la recherche constante de la sublimation de toute contrainte physique ou technique. Son art est une vocation qu’ vit comme un sacerdoce, exigeant de soi la pureté, à commencer par la propreté qui l’oblige à se laver les mains à chaque fois qu’il s’apprête à toucher son violon. D’où, chez lui, le refus des compromis, des petites et grandes saletés auxquels une carrière oblige à se soumettre, susceptibles de corrompre l’amour. Il se passe des relations «utiles» mais immenses succès et engagements internationaux prestigieux lui tombent du ciel.
Quelques repères: devenu célèbre en Israël dès l’âge de 9 ans, en dépit d’un trachome, il lui faut aller étudier à Paris, capitale alors de l’école du violon. Premier exil. Leçons splendides avec Georges Enesco, le maître de Menuhin, qu’il vénère, avec Jacques Thibaud, cet être de lumière, leçons contrastant avec la fréquentation de l’usine dangereuse où l’on n’apprend qu’à désapprendre, qu’est le Conservatoire. Deuxième exil, Londres, sollicité par le grand pédagogue Carl Flesch jaloux d’Enesco, Londres où il reste jusqu’en 1956, non sans avoir été éliminé entre temps, au concours Thibaud de 1951 à cause d’une calomnie honteuse provoquant une tempête planétaire. Les trahisons fragilisent, la solitude aussi, l’amitié donne des familles au gré des circonstances, ainsi de celle de Céliny Chailley, partenaire d’Enesco.
Réfugié de guerre sous les bombes des nazis, il connaît tout le monde musical de Londres, de Toscanini à A. Schnabel, pouvant se permettre, à dix sept ans, de refuser un contrat proposé par le puissant Walter Legge. Travail en usine et première amour, qui lui laisse une blessure au cœur non encore cicatrisée.
1945: concert de 6000 personnes au Royal Albert Hall. 1954: son premier disque, le concerto A la mémoire d’un ange d’Alban Berg qui reste la référence par excellence comme le sera le concerto de Bartok, gravé en 1980 avec Zubin Mehta.
Deux courts passages seulement dans sa patrie, mais le musicien vit constamment dans la pensée d’Israël, terre spirituelle des plus grands violonistes du monde. Sa seconde visite se situe pendant la guerre des Six jours ; à défaut de se battre, I. Gitlis y donne un concert dans un lieu choisi, celui des racines religieuses, à Bethléem, «la ville où naquit Jésus, vécut le prophète Isaïe et fut sacré le Roi David». L’ouvrage se pare de l’énumération, ici et là, de ces immenses musiciens juifs qui firent la musique occidentale (notons l’absence de Daniel Barenboïm) et la fierté du violoniste est palpable, lui qui appartient à cette terre russe, vivier d’interprètes renommés.
Ivry Gitlis improvise sa vie avec cette capacité bouleversante de tout donner en amitié comme en amour et même dans les rapports de maître à élève, ainsi de la petite Cornelia, injustement éliminée au concours Thibaud en dépit de sa présence au jury, «mélange de Giuletta Masina, d’Ella Fitzgerald et de Winston Churchill», qui se retrouve avec lui à Salzbourg à la table de Bruno Maderna, Claudio Abbado et les autres.
Deux d’entre les artistes font partie de lui-même, Zubin Mehta et surtout Martha Argerich dont il est inséparable, ce « jardin fleuri du Paradis », le « baromètre de son état ».
A soixante ans, bref bonheur conjugal avec Sabine, la second épouse, leurs jeunes enfants, sur une île enchantée de la Seine et maintenant, Paris, Saint Germain des Prés. On trouve insérés dans la dernière partie du livre des poèmes étrangement beaux, parmi des pages d’une qualité exceptionnelle.
Impossible de rendre compte de l’ensemble dans les limites imposées et même avec d’innombrables lacunes (les choses connues de tous comme le festival de Vence) : l’œuvre sort du cadre, trésor inouï, d’une richesse hors norme et qui, à notre regret, n’a droit ici qu’à un peu d’écume.