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Thierry Pécou, le compositeur du Tout-Monde

Actuellement en résidence à Metz, très prochainement joué à l’occasion du festival Présences 2014 « Paris-Berlin », a bien voulu se plier au jeu de l’entretien avec ResMusica.

« Très rapidement, j’ai été interpellé par d’autres esthétiques, par l’envie de voyager et découvrir d’autres horizons. »

ResMusica : Vous avez été élève au CNSM dans les années 80, une période marquée par un certain dogmatisme esthétique. Quel a été votre cheminement personnel avant de trouver votre langage ?

 : Effectivement j’ai été au CNSM entre 1985 et 1990, à l’époque la dominance post-sérielle était très forte. J’ai forcément touché à ça, sans me sentir à l’aise, cela ne me correspondait pas. Très rapidement, j’ai été interpellé par d’autres esthétiques, par l’envie de voyager et découvrir d’autres horizons. J’ai demandé une bourse pour étudier à l’étranger, je suis allé au Banff Center (Canada) qui a été une bouffée d’air frais extraordinaire. J’ai pu y développer mon intérêt pour les cultures du mondes, les traditions orales non-européennes, en particulier celles d’Amérique latine et d’Asie. Avec du recul je rattache ça à mes origines martiniquaises, cette terre où je n’ai pas grandi mais qui est présente dans mon esprit, qui est une terre de métissage et de créolisation.

RM : Votre catalogue contient très peu d’œuvres composées avant 1990. Comme nombre de vos illustres prédécesseurs vous ne voulez pas y faire figurer vos premiers essais, témoins de votre recherche d’une esthétique personnelle ?

TP : Il y en a quelques-unes. Elles sont très marquées par l’empreinte de cette esthétique contre laquelle je me battais intérieurement. Un temps jusqu’au bout de la fibre (1987) qui vient d’être jouée à Sarrebruck, à Metz et au Canada,  est mon opus 1. C’est très structuraliste, très varésien, mais il y a déjà dans cette œuvre en germe ce qui sera ma vraie esthétique, avec ce goût de la pulsation et de la couleur.

RM : Très souvent les compositeurs actuels citent comme références des compositeurs non pas de la génération précédente mais de celle d’avant, des personnes pouvant être leurs grands-pères. Quels sont les compositeurs du passé qui vous parlent et dont vous vous inscrivez dans le sillage ?

TP : On peut remonter jusqu’au Moyen-âge, une musique que j’ai beaucoup pratiqué. Plus récemment, la « grande musique française » du début du XXe siècle, aussi Stravinsky et Mahler. Ce sont plutôt mes arrière-grands-pères. Plus près de nous, je peux citer Luciano Berio ou Claude Vivier. Et aussi Stockhausen et Ligeti.

RM : Vos œuvres font souvent référence à des civilisations anciennes ou disparues, sans témoignages musicaux. Comment concevez-vous ce folklore imaginaire.

TP : Pour les musiques amérindiennes il y a deux aspects, les musiques encore vivantes aujourd’hui, des centaines de cultures différentes, et les traces laissées par les civilisations disparues lors du choc brutal de la colonisation européenne. Je vais comme un archéologue de la musique ce qu’on peut deviner ou imaginer. On se bat avec des fragments pour recréer un monde. Je ne cherche pas l’authenticité, mais je le ré imagine avec un regard contemporain. C’est une manière de créer à partir d’un passé fictif ou mythique.

RM : Votre prochaine création, commande de Radio France pour Présences, s’intitule Les Liaisons magnétiques. Une référence au GRM ?

TP : Pas du tout, c’est une référence prise à Edouard Glissant, poète martiniquais, dans lequel je me suis reconnu dans ma démarche musicale. Il considère aujourd’hui qu’on est traversé par toutes les cultures du monde auxquelles on a accès. On entre en contact avec ses cultures sans perdre son identité, le dialogue esthétique est fructueux et peut créer quelque chose de neuf. Au moment où j’ai commencé à écrire cette pièce, je voulais travailler sur des musiques andines, j’ai appris le décès d’Henri Dutilleux. Sous le choc, je n’arrivais plus à écrire. J’ai réécouté toute l’œuvre de Dutilleux. En me remettant progressivement au travail, j’ai inconsciemment relié l’esthétique de Dutilleux à mon premier projet, j’ai confronté dans une sorte de laboratoire sonore ces univers totalement opposés et différents.

RM : Cette création sera avec votre ensemble Variances. Avant vous faisiez jouer vos œuvres par l’ensemble Zellig, que vous avez également fondé. Alors que vos compositions sont jouées partout, que vous avez été en résidence à Metz et Rouen, donc avec des forces musicales à votre disposition, pourquoi avez-vous besoin de votre propre ensemble ?

TP : Je suis pianiste moi-même, j’ai toujours considéré que le travail d’écriture n’avait de sens que s’il était toujours relié au geste instrumental. Créer un ensemble est une manière de garder ce lien et de fédérer un groupe de musiciens pour travailler sur l’interprétation. Quand la musique circule d’un orchestre à l’autre, elles sont jouées une seule fois, sans approfondissement. Cet ensemble est un appui avec lequel on crée des échanges pour des rencontres avec d’autres compositeurs. C’est le cas de ce concert à Présences, avec l’ensemble Resonanz et , un compositeur allemand qui lui aussi a une position esthétique un peu particulière dans son pays. Avec Variances on confronte aussi les musiques non écrites, de tradition orale, avec notre culture savante.

RM : Mais pensez-vous qu’aujourd’hui, avec l’éclatement des esthétiques et la rapidité des moyens de diffusion et communication, il existe toujours une forme de dogmatisme en matière de composition ?

TP : Je suis tout à fait d’accord les choses ont beaucoup changé. Mais il reste encore quelques ensembles établis qui défendent des positions clairement marquées. Il y a tout un pan de la création intéressante à entendre et découvrir, ce que je cherche à faire.

RM : Quelques projets et créations à venir après Présences ?

TP : Des concerts avec Variances bien sûr, la création d’un concerto pour quatuor à cordes avec les Debussy et Lamoureux, un parcours avec des chants séfarades avec la chanteuse Gaëlle Méchaly, voilà pour les événements les plus marquants dans un avenir proche.

Crédits photographiques : © Guy Vivien