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Giselle au Bolchoï : Routine et chemins de traverse

Giselle, ballet de répertoire par excellence, à l’instar du Lac des Cygnes. Toutefois, cela oblige, à chaque représentation, une certaine tension sur la capacité d’une troupe à faire face au style exigé par le ballet, et notamment pour Giselle, l’atmosphère romantique, l’évanescence voulue par Théophile Gautier pour son héroïne de ballet ; et autant pour un ballet très académique, on peut s’ennuyer quand tout est parfait, autant Giselle nécessite un surplus d’âme pour rendre compte de ce qui préside à son déroulement. A chaque nouvelle soirée est relancée la réputation de faire face à un tel morceau artistique.

Pour une représentation de routine, il y avait de quoi faire l’apologie du mode de fonctionnement par répertoire et son tombeau dans le même temps. En prenant la version Vassiliev de ce ballet (qui n’est pas la version emmenée en tournée), qui constitue le fond de roulement de Giselle au Bolchoï, c’est assurément ne pas prendre le meilleur parti. La chorégraphie est assez lourde, démonstrative, et les arrangements musicaux parfois surprenants. Le pas de deux des paysans est remplacé par un pas de huit (si tant est que l’on puisse dire cela, car quasiment chacun des danseurs est seul, sans qu’il n’y ait de variation à proprement parler) qui permet de faire voir de jeunes danseurs qui apprennent ainsi le répertoire et s’habitue à la scène. Pour les balletomanes, c’est une occasion de repérer qui brille un peu plus que les autres, mais cela déroute de la dramaturgie conventionnelle.

En revanche, une chose que la France connaît un peu moins, et qui n’est pas sans susciter une certaine émotion, est le fait que l’on puisse voir une danseuse qui a, au bas mot et sans être précis, le double de l’âge prétendu de Giselle ; c’est émouvant, car l’on fait une place à celles qui ont brillé et qui occupent moins le devant de la scène ; c’est émouvant, car c’est comme cela que l’on aime les personnes charismatiques, celles qui ne lâcheront pas si facilement la scène, qui se maquillent beaucoup pour paraître (très) différemment, qui dansent comme on n’ose plus danser aujourd’hui. Alors, certes, et toutes formes de concession possibles, c’est très instable et parfois pathétique. Mais voir cela constitue aussi une forme de rareté, où l’avancée en âge n’implique pas décrépitude irrévérencieuse, et où le respect d’un certain passé lointain permet la jointure entre l’ennui de la routine et l’insolence de la jeunesse du corps de ballet.

Impliquant un partenaire sympathique mais finalement oubliable, on retiendra le fabuleux Hilarion, qui bénéficie d’une partition un peu plus étoffée que d’habitude (bien que les parties de mime soient à la limite de l’inanité) : comme l’on découvre à chaque nouvelle interprétation du rôle de nouveaux aspects du personnage, a mis un accent fort éclairant sur la jalousie du garde-chasse qui entraîne le drame et l’entrée dans la folie de Giselle.

Le Bolchoï, parce qu’il défend aussi les ballets romantiques, se met forcément plus en difficulté par rapport à d’autres œuvres plus conformes à leur image. Présenter ce ballet de façon aussi personnalisée est finalement une plus-value à ce qui est, indéniablement, une représentation bien dispensable.

Crédit photographique : © E. Fetisova