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Harriet Cohen, pianiste de tempérament

L’Angleterre a connu un remarquable pédagogue du piano, Tobias Matthay (1858-1945) qui enseigna d’abord à la Royal Academy of Music de Londres, puis conjointement dans sa propre école, la Tobias Matthay Pianoforte School. Il forma l’élite du piano britannique moderne de la première moitié du XXe siècle, dont une grande partie féminine : Myra Hess, Eileen Joyce, Moura Lympany, Lilias Mackinnon, Nina Milkina, Eunice Norton, Irene Scharrer, et bien sûr . Parmi les élèves masculins, citons York Bowen, Harold Craxton, Clifford Curzon, Guy Jonson, Vivian Langrish, Lytle Powell, … et .

L’excellent label anglais APR (Appian Publications & Recordings) qui se voue essentiellement au piano, s’est donné pour but de rassembler tout ou partie des gravures de certains de ces pianistes, et dans le cas d’, nous avons la chance de disposer de l’intégrale de ses 78 tours solo et concertants.

Harriet Cohen (1895-1967) est surtout connue comme l’égérie de Sir (1883-1953) pour laquelle il abandonna sa femme Elsita Sobrino, une amie d’enfance, et vécut une relation passionnée, ce qui donna d’autant plus à Cohen la réputation de « femme fatale » que cette époque s’y prêtait particulièrement par sa morale intransigeante. Mais le fort caractère de la pianiste n’avait que faire des qu’en-dira-t-on, et cette caractéristique se retrouve également dans son art, son jeu pianistique étonnamment moderne, anticonformiste pour l’époque, faisant fi des pâmoisons romantiques, un jeu d’une grande pureté qui fait merveille dans les pages de Johann Sebastian Bach, occupant une grande partie de son modeste legs discographique.

En effet, sous l’impulsion pionnière de la Columbia anglaise, Harriet Cohen entreprit en 1928 la gravure devant être intégrale des Préludes et Fugues du Clavier bien Tempéré du maître allemand, mais des contingences économiques et autres en empêchèrent l’accomplissement final : Miss Harriet s’en tint aux 9 premiers Préludes et Fugues du BWV 846 à 854, et l’effort de Columbia de confier la suite au pianiste anglais Evlyn Howard-Jones (1882-1964) s’arrêta définitivement au Prélude et Fugue n°17 BWV 862… D’avril 1933 à juin 1936, l’illustre Edwin Fischer (1886-1960) allait réaliser de façon géniale le rêve de Harriet Cohen et Columbia grâce à la firme rivale His Master’s Voice…

Outre ces 9 Préludes et Fugues du Clavier bien Tempéré, Harriet Cohen nous propose sa vision du Prélude de la Fantaisie en ut mineur BWV 921, et surtout le Concerto pour clavier n°1 en ré mineur BWV 1052 de Bach, qu’elle grava deux fois : en acoustique avec Henry Wood le 24 septembre 1924, et en électrique avec Walter Süsskind le 10 août 1946, toutes deux avec une noble sobriété qui anticipe les rares vraies réussites de certaines interprétations « modernes » actuelles : même les orchestres se prêtent à ce jeu qui n’a absolument rien de démodé. Par contre, démodés, les divers arrangements pour piano de Préludes de choral ou autres extraits de Cantates le sont à coup sûr, mais ils étaient licites à cette époque, et puis, tout comme celles de Dinu Lipatti, est-ce une raison de se priver des superbes gravures d’Harriet Cohen ?…

Hormis quelques pages de Gibbons, Mozart, Chopin et Brahms qu’elle joue avec rare distinction et conviction, Harriet Cohen nous propose surtout des œuvres de son temps, comme ces pièces de Debussy, de Falla, Kabalevski, Chostakovitch et, bien sûr, Arnold Bax, compositeurs qu’elle a toujours ardemment défendus, et dont certaines pages enregistrées ici son loin d’être présentes dans les programmes peu originaux de nos récitals actuels…

Après toutes ces œuvres constamment dignes d’intérêt, ce magnifique coffret dédié à une des toutes grandes pianistes anglaises s’achève sur une banale curiosité, la Cornish Rhapsody (Rhapsodie des Cornouailles) d’Hubert Bath (1883-1945), musiquette de film sans la moindre importance dirigée par son auteur, faisant partie de ces innombrables mini-concertinos pour piano et orchestre qui foisonnèrent sur le modèle du (génial, lui, par contre !) Concerto de Varsovie (1941) de Richard Addinsell (1904-1977).

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