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Daniel Dobbels à la recherche du temps perdu

La danse peut-elle traduire ce qui imprègne les lieux de mémoire ?  Avec Entre les écrans du temps pour neuf danseurs, le chorégraphe tente de traduire le passé et de s’approprier, par le geste et par un film projeté sur grand écran, la mémoire du palais de Chaillot.

Les voix de deux figures emblématiques de ce lieu dont on découvre la beauté, celle de Jean Vilar et celle de Maria Casarès, nous guident à travers le dédale des souvenirs.

Le magnifique film en noir et blanc d’Alain Fleischer nous emmène irrémédiablement dans un temps à la fois passé et intemporel : est-ce le souvenir du film d’Alain Resnais L’année dernière à Marienbad qui nous donne cette impression ? Les plans, les cadrages sont soignés pour faire ressortir la beauté du lieu, principalement celle des escaliers qui servent de cadre actif aux évolutions et aux postures des danseurs : peut-on y voir une métaphore de la mémoire, qui nous fait aller d’un côté à l’autre du temps sans souci de la chronologie ? En fait, l’alternance de la danse réelle, in live sur le plateau, et de celle interprétée dans le film comme quelque chose qui a existé par le passé renforce l’aspect onirique des évolutions sur scène.

Les voix off mythiques des deux grandes figures du TNP récitant Shakespeare avec un art consommé apportent ce sentiment de nostalgie que l’on éprouve toujours à l’évocation des souvenirs ; et avoir choisi le passage où Lady Macbeth prononce « Tous les parfums de l’Arabie… »  nous fait ressentir notre appartenance à la famille de ceux qui gardent ces souvenirs-là…

La chorégraphie repose sur trois œuvres de Maurice Ravel choisies de façon à donner le sentiment d’une accélération, qui est traduite par celle des gestes des interprètes : le mouvement lent du Quatuor à cordes, avec ses rappels thématiques des autres mouvements, avec ses timbres soigneusement en demi-teinte, accompagne des gestes lents comme des gestes de « Tai-chi » ; ceux- ci sont exécutés par couples la plupart du temps, dans une synchronisation parfaite. La disposition des groupes n’est pas laissée au hasard, car par exemple les lignes en diagonale qu’ils dessinent évoquent à merveille la pureté de l’architecture du Palais de Chaillot.

A partir du second support musical, le blues de la Sonate pour piano et violon, le geste se fait insensiblement plus sec, mais la pureté de la posture est toujours recherchée et la beauté des évolutions des groupes est frappante. Le Concerto pour la main gauche  rappelle les horreurs des guerres, fait le pendant avec la première image du fond de scène, qui évoque 1945, et semble ramener un peu les danseurs à la vie réelle ; la chorégraphie perd cet aspect végétal qu’avaient les corps des artistes dans les deux parties précédentes pour devenir plus saccadée, mais jamais elle ne cède à la facilité du geste, et garde toujours en ligne de mire d’être l’expression de la Beauté.

 Crédit photographique : Entre les écrans du temps (c) Laurent Philippe

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