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Esthétique de Joseph Martin Kraus

Mozartien, gluckien, haydnien, mannheimien, classique, préromantique, comment caractériser (1756-1792)?

Musicien doué, aux talents variés, Kraus se hisse au sommet des compositeurs exerçant à la brillante Cour du roi de Suède.

Plus éloignée de Mozart que de Haydn, la musique de partage avec ce dernier une esthétique influencée par le Sturm und Drang dont il donne les traits principaux. Dans son essai publié en 1778 il expose ses options qui toutefois ne se retrouvent pas dans tout ce qu’il a composé. : « Les aspects musicaux contrastés de ce courant sont désormais assez bien définis : prédominance du mode mineur, changement fréquent de tonalités et de thématiques, modulations inusitées dans les tons éloignés, modifications soudaines et violentes de dynamiques, et, par-dessus tout dramatisation constante du discours musical ».

« Kraus se familiarisa vite avec le style italianisant de l’école de Mannheim, la rigueur contrapuntique de Franz Xavier Richter et de Jean Sébastien Bach, le style dramatique de Carl Philip Emanuel Bach, Gluck et Grétry ainsi qu’avec la musique prérévolutionnaire française », précise très utilement Bertil van Boer.

Le même auteur ajoute : « Sa manière de composer, hautement originale, témoigne d’un sens particulier de la mélodie lyrique et d’une hardiesse harmonique. »

En effet, il réussit à intégrer, à dépasser et à enrichir la musique de son temps, celle que l’on qualifie de « musique classique » en vogue grossièrement entre 1750 et 1830.

Il adopte la forme sonate avec ses thèmes contrastés, assimile les styles plus anciens (fugue) et apporte sa propre contribution en dépassant à petits pas les techniques d’écriture strictes érigées en canons figés.

Tous ces paramètres raisonnablement novateurs permettent d’avancer qu’à bien des égards Kraus anticipe Beethoven et qu’il lie en quelque sorte l’univers de Haydn à celui de Beethoven. Sûrement de façon distincte de ce qui reliait Haydn et Mozart au Maître de Bonn.

L’écoute attentive de certaines de ses partitions évoque les deux premières symphonies de Beethoven (Menuetto de la Symphonie VB 140 ; troisième mouvement Allegro assai de la Symphonie VB 142 ; Andante mesto de la Symphonie funèbre VB 148). De plus, dans cette dernière symphonie on peut voir en lui l’un des pères de la symphonie romantique.

A n’en pas douter l’expression des passions (à l’instar de Carl Philip Emanuel. Bach) participe à sa modernité car elle ne s’accommode guère du respect rigide des codes et conventions, de la clarté imposée et plus encore des répétitions fixes. Mais là encore on connaît bon nombre de ses partitions où l’atmosphère légère et simplement belle domine volontairement (par exemple, mouvements externes du Concerto pour violon et orchestre VB 11 et Symphonie VB 128).

Cette grande intensité expressive n’empêche pas de percevoir nombre de traits proches des styles de Mozart, Haydn et Gluck.

Dès son arrivée à la Cour de Gustave III Kraus s’est vivement intéressé à la musique suédoise et s’est attiré la bienveillance du souverain.

Il apparaît à présent comme l’un des contemporains de Mozart, Haydn et Gluck, les plus considérables. On oublie peu à peu, fort heureusement, la position secondaire dont souffrit longtemps sa musique.

Au moment de son arrivée à Stockholm on donna l’ouverture de Iphigenia in Aulis de Gluck (et l’opéra entier semble-t-il).

Sa grande labilité contrapuntique, ses qualités mélodiques semblent moins avancées que celles de Mozart et Haydn mais bénéficie de ses forts dons lyriques.

Fervent admirateur de Gluck, il est proche de son écriture de la dernière période mais finalement s’avère plus osé que lui.

Son style s’enrichit des canons de l’école de Mannheim puis des nombreux contacts qu’il noue en Europe, contribuant à faire de lui un créateur cosmopolite des plus intéressants.

Et même si ses symphonies ont une beauté quasi-mozartienne avec des traits avant-coureurs du romantisme, en réalité, sa musique n’évoque guère celle de son célèbre contemporain. En dépit de la proximité de leurs dates de naissance et de décès, c’est manifestement un raccourci inacceptable de le qualifier de « Mozart suédois ».

Progressivement, il s’éloigne des canons bien huilés du classicisme viennois et affiche des traits annonçant les sentiments et sensations du premier romantisme.

La dramatisation progressive de sa musique développe dans ses compositions les contrastes et en dépit d’une technique classique avec un début de langage romantique personnel.

Néanmoins, entre ces trois pôles bien définis, à savoir le climat du Sturm und Drang, le classicisme et le préromantisme, certaines partitions sont moins nettement positionnées esthétiquement.

Armé de ses atouts si puissants, il se positionne comme l’un des représentants les plus saillants de la musique suédoise de l’ensemble du 18ème siècle.

Ses symphonies écrites de 1780 à sa mort participent à la structuration de la « grande symphonie » qui s’éloigne des musiques destinées à l’église et au théâtre et s’adresse de plus en plus à la salle de concert. A cet égard ses symphonies « modernes » ont des similitudes avec les symphonies « hambourgeoises » de Carl Philip Emmanuel Bach et les symphonies « parisiennes » de Mozart.

La richesse de son harmonie a été amplement soulignée par les spécialistes de cette période.

Dans ses œuvres instrumentales il montre une prise de distance avec le classicisme viennois, ce que perçut Haydn qui avança que sa musique (en l’occurrence une symphonie) aurait du succès dans l’avenir.

C.P.E. Bach et J.M. Kraus ont emprunté des voies distinctes de celles tracées par Joseph Haydn (avec son génial travail sur le motif et le thème, sa rythmique impressionnante et pleine de fantaisie) et W.A. Mozart (avec son sens de la séduction et de l’élégance). A sa manière Kraus déplace le style dramatique de Gluck au niveau de la symphonie.

Sans conteste, il fut un des grands créateurs innovateurs du 18ème siècle situé à la périphérie du haut classicisme viennois.

Pour terminer, on pourra inclure dans ce rapide portrait ce propos de Engländer qui voyait en lui « ce fétichiste de la nuance piano ».