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La créativité de Beatrice Rana

Lauréate du concours Van Cliburn en 2013 (2e prix), , 22 ans, fait preuve d’une incroyable maturité musicale.

Son jeu, foisonnant d’idées réellement créatives, n’est cependant pas insolite ; elle ne cherche ni à attirer, ni à faire ressortir intentionnellement quelque chose de nouveau, mais s’attache à exprimer, le plus naturellement du monde. Il est à la fois surprenant et réjouissant d’être témoin d’un tel talent, qui concilie parfaitement originalité et naturel. Nous avons qualifié son jeu de « philharmonique » dans notre précédent compte-rendu et nous le confirmons, mais cette fois dans le sens d’« amour pour l’harmonie », donc pour la musique.

Elle commence par la première Partita de Bach. Elle caresse littéralement le clavier (« Prélude »), fait rebondir les notes (« Allemande » et « Courante »), enveloppe la sonorité dans du velours (« Sarabande »), nous entraîne dans un tourbillon vif et éblouissant à travers les danses rapides (« Courante » et « Gigue »).
Les deux Préludes de sont construits chacun à partir de gammes et d’arpèges. L’interprétation de Rana souligne la beauté des effets sonores générés par le son cristallin et son écho, grâce à la manipulation très savante des pédales.

La Sonate de Chopin est une véritable mine d’or pianistique où elle expose ses idées les plus originales. Outre l’ardente combativité qui se manifeste dans le premier thème du premier mouvement (où elle reprend toute la partie de l’exposition, y compris les notes en octave de l’introduction), elle fait chanter l’instrument de manière parfois inattendue pour des moments de calme, comme dans un choral de Bach pour le 2e thème de la réexposition. Le contraste fascinant entre l’apaisement, divinement céleste, de la partie médiane de la « Marche funèbre » et la résonance inquiétante des parties extrêmes, permet de mesurer son immense talent.
Son timing entre les deux mouvements est prodigieux. Une fois qu’elle s’est plongée dans la musique, elle ne relâche plus à aucun moment son attention jusqu’à ce que tout soit terminé ; car elle conçoit la Sonate comme une seule et unique pièce comportant plusieurs parties successives, et prend juste le temps qu’il faut, une ou deux secondes peut-être, pour changer d’état d’esprit avant de commencer le nouveau mouvement. C’était déjà le cas quand elle jouait Bach, enchaînant les trois premières pièces puis, après une brève suspension du temps, enchaînant de nouveau les trois dernières pièces, sans donner la moindre impression d’« étouffement » sonore par manque de pause, qui génère souvent un sentiment de saturation chez l’auditeur.

Après le finale de la Sonate, bouillonnement de forces inconnues et chaotiques d’où surgit, çà et là, une forme plus évidente (sont-ce des esprits qui remuent outre-tombe ?), c’est avec la même profusion qu’elle commence La Valse, où elle fait exploser son imposante virtuosité, sans jamais peser sur les oreilles des auditeurs. A la sortie d’un tel récital qui se termine avec le Nocturne en ut mineur de Chopin, une seule pensée vient à l’esprit, celle d’avoir séjourné, le temps du concert, dans le royaume de la musique.

Crédits photographiques : © Neda Navaee