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Jiří Kylián, le chorégraphe orfèvre du son

A Berlin, Nacho Duato a continué sur sa lancée néo-classique en invitant pour deux représentations son chorégraphe fétiche, .

L’ancien directeur et actuel chorégraphe résidant du Nederlands Dans Theater, compagnie fondée en 1959, a développé un répertoire innovant, aussi moderne que classique, unique en son genre. L’originalité de cette troupe s’exprime également dans sa composition : trois compagnies réparties non pas selon des critères d’excellence, mais selon des tranches de vie passées à danser…

Aussi apte à créer qu’à diriger, a fondé deux compagnies annexes à la grande troupe de La Haye : le NDT II qui aide les jeunes danseurs issus de l’École de Ballet à se propulser dans une carrière professionnelle (avant qu’ils n’entrent éventuellement dans la troupe), et le NDT III qui permet aux danseurs et danseuses, ayant atteint ou dépassé l’âge de la retraite, de continuer à danser dans des spectacles à vocation plus théâtrale. Des ballets moins techniques, où le haut du corps, en mouvement perpétuel, l’emporte sur l’exercice du bas de jambes, fatiguées. Un travail de pantomime, de théâtre dansé, parfois plus éloquent qui, à sa manière, empoigne le spectateur.

Le chorégraphe tchèque fut l’un des premiers à jeter des ponts entre les styles, les traditions et surtout les âges. Comme en témoigne ce programme, force est de constater que « l’être humain possède 206 os, 585 articulations et plus de 800 muscles ! » Kylián ne peut en effet être « limité par des styles ou des philosophies car les possibilités de se mouvoir avec un tel appareillage que le corps humain sont infinies ». Les danseurs plus âgés ont une capacité d’expression et une complexité d’émotion à laquelle les jeunes ne peuvent accéder : « Quand vous voyez sur scène Gérard Lemaitre ou ma femme, Sabine Kupferberg, vous voyez le reflet de la vie. Leurs corps sont des paysages, modelés par l’art de vingt ou trente chorégraphes. Ils sont comme des arbres, qui gardent la trace de leurs expériences. Ils portent en eux la culture de la danse. Et, s’ils le veulent, ils peuvent la porter sans limite d’âge, jusqu’à la mort. » Le film Schwarzfahrer est poignant d’émotions : une vieille dame (Sabine Kupferberg) croise dans un tramway de Prague un jeune homme (Patrick Marin). Bercés par Nacht und Träume de Schubert, ils se croisent, se dévisagent et se désirent, s’oublient aussi. Une ode au temps qui passe et jamais ne s’arrête, tel le mouvement.


Et quel est le plus fidèle ami de l’être humain tout au long de sa vie ? La musique. Dans les chorégraphies de Kylián, le point de départ est toujours celle-ci. Le duo de Kylián intitulé 27’52”, créé à l’occasion du 25e anniversaire du NDT II, était présenté ici sous une forme réduite 14’20”. Le chorégraphe savoure la faculté des deux danseurs (Aurélie Cayla et Lukáš Timulák) à mettre leurs corps en contact. L’homme et la femme sont posés sur un pied d’égalité, dansant torses nus. Une sorte de résistance physique qui se mêle à un « état de grâce », tout en apesanteur. Un style dépouillé et pourtant en mouvement continu, où il ne reste que l’essentiel du propos chorégraphique. Comme le soulignait justement Yorgos Loukos (directeur du Ballet de l’Opéra de Lyon) « l’écriture chorégraphique de Kylián est extrêmement complexe et en même temps, elle a la simplicité du génie : c’est de la pure broderie ». Associée aux sonorités electro-hypnotiques de la musique de Dirk Haubrich (une nouvelle composition basée sur deux mélodies de Gustav Mahler), la gestuelle canonique des danseurs envahit tout l’espace. Le mouvement se fait de plus en plus charnel. Le sol s’embrase jusqu’à ce que les tapis de scène jouent aussi un rôle réel, enrobant les corps des danseurs en sueur.

Que serait Kylián sans Mozart ? Selon le chorégraphe, « Mozart a compris mieux que personne que la vie est une mascarade et il nous dit que ce que nous expérimentons sur Terre n’est que la répétition générale de quelque chose de bien meilleur ». Dans Birth-Day, plaisanterie baroque et chaplinesque, l’un des cinq seniors du NDT III célèbre son anniversaire autour d’une longue table. Poudrés et perruqués à la mode du 18e siècle, les danseurs et danseuses manient avec brio de leur éventails qui suivent scrupuleusement la partition du compositeur autrichien. Avec un certain humour tragique, Kylián joue avec le temps, entre adagio ou prestissimo, chorégraphies filmées en accéléré ou ralenti. Chaque note ou croche est chorégraphiée, chaque mouvement du buste ou port de tête épousent la musique avec délicatesse. Chaque toucher est audible, chaque respiration est visible. On s’acoquine au lit ou en cuisine pendant que les invités attendent dans une autre salle l’arrivée du savoureux gâteau. Car en effet, à cet âge avancé, tout n’est qu’affaire de gourmandise et de plaisir !

Plus décevant, Anonymous rappelle les robes roulantes de Petite Mort à la différence près qu’elles donnent plus dans le costume d’apparat baroque et qu’elles ne bougent pas. Les deux danseuses parviennent à dégager une belle énergie présente dans chaque mouvement de ports de bras et d’épaulements, parfaitement symétriques. Leurs bustes deviennent un moyen d’expression de l’âme. Corps et ouïe (taffetas des robes) ne font plus qu’un. La vidéo est cependant, à mon avis, de trop.

Finalement, cette soirée Kylworks nous aura un peu laissés sur notre faim même si l’on ne peut regarder (et écouter !) du Kylián sans en être sensuellement étourdis.

Léa Chalmont-Faedo

Crédits photographiques © Jason Akira Somma & © Jiri Kylian

En partenariat avec Berlin Poche