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Savoureux enfants à croquer par l’Ensemble Justiniana

En adaptant la Modeste Proposition de , l’ va plus loin encore dans sa prise de distance d’avec la forme opératique traditionnelle en créant un opéra sans chef et en promenant son credo esthétique entre Dickens et Tim Burton.

Peu savent qu’entre 1667 et 1745, l’irlandais , auteur fêté des Voyages de Gulliver, était déjà Charlie. Sa Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public brossait, en quelques feuillets seulement, un tableau accablant du joug britannique sur son pays : extrême pauvreté, famine étaient au menu quotidien. L’humour d’un homme contre la violence des hommes.

Le compositeur a tendu les quelques lignes de Swift à Charlotte Nessi qui a alors décidé de creuser davantage le merveilleux travail sur l’enfance qu’elle accomplit depuis 30 ans dans bon nombre des productions de son . Directrice depuis 2009 du Théâtre Edwige Feuillère de Vesoul, elle y a même instauré un désormais incontournable Mois voix d’enfants/Espace scénique.

L’opéra-comédie d’, sur l’imparable livret que a conçu de toutes pièces autour du squelette de Swift, est intitulé de la plus savoureuse façon : Des enfants à croquer. C’est un conte horrifique qui va bien au-delà de l’Oliver dickensien de Lionel Bart que avait déjà monté en 2000.

Commencée en douceur dans la léthargie d’un ronron ferroviaire, l’intrigue nous jette ensuite littéralement dans les bras de Sweeney Todd. A croquer, ces enfants le seront à tous les sens du terme. La phraséologie parentale: Mon chou, ma caille, mon petit lapin en sucre, mais aussi… Soulager les pauvres afin de donner de l’agrément aux riches. A partir de cette proposition deux fois centenaire, la version 2015 est un portrait ravageur de la novlangue de notre monde consumériste. On pense au trafic d’organes… On a aussi une pensée pour Auschwitz avec des lits d’enfants transformés en châlits de sinistre mémoire. Mais comme dans Charlie Hebdo ou chez Tim Burton un humour salutaire, n’excluant jamais la poésie et la grâce chères à la metteuse en scène, dénonce la plus nauséeuse des pilules. Jamais l’Ensemble Justiniana n’était allé si loin qu’avec cet opéra-brûlot.

Conçue pour 9 musiciens autonomes placés en fond de scène, un choeur d’enfants, 4 chanteurs et 2 comédiens, la partition multi-générationnelle d’Etienne Roche promène la délicate mélancolie de ses essences populaires entre folk, jazz, blues. Lamenti, effets motoristes, comptines et tubes entêtants (ces derniers co-chantés par des spectateurs participatifs infiltrés) sont du voyage. L’enthousiasme et le professionnalisme bluffant de la trentaine d’enfants chanteurs et danseurs, préparés par des ateliers spécifiques ouverts à tous une année durant sous la houlette du chef de choeur , assisté de Mylène Liebermann, et de la chorégraphe , ne sont pas loin de voler la vedette à une impeccable équipe de solistes.

Endossant tous plusieurs rôles, ceux-ci font pourtant merveille. Si est un père dickensien en diable, la vis comica de fait mouche aussi bien en Molly tenancière de taverne qu’en effroyable gaveuse d’enfants. Mère touchante, peut aussi composer une terrifiante laborantine écorcheuse de marmots, tandis que s’amuse beaucoup à jouer du couteau.

Les deux comédiens sont assez mémorables eux aussi : à , savant fou échappé d’Hergé, revient la charge d’énoncer la glaçante proposition swiftienne au cours d’une conférence sur le fil où le public réagit immanquablement (entre applaudissements factices desdits infiltrés , et vraies huées des gamins présents dans la salle), à revient l’incarnation hilarante d’un maire qui est une caricature humaine d’homme politique.

Rehaussées par les vidéos de qui co-signe la mise en scène, les décors astucieux de permettent de passer du wagon d’un train à un hall de gare surpeuplé, d’un intérieur misérable à un abattoir aux sinistres rouages, et  font revivre avec une belle nostalgie l’Irlande de Joyce.

Des enfants à croquer, représenté 7 fois, à Besançon, Vesoul et Belfort, se clôt avec l’écart temporel des vœux d’Ariane Mnouchkine qui exhortait en 2014 la génération actuelle de parents : « Disons à nos enfants qu’ils arrivent sur Terre quasiment au début d’une histoire et non pas à sa fin désenchantée. »Par-delà les grincements du rire noir de la machine à broyer les corps, au-delà du rire jaune, la leçon magnifique regonfle à bloc.

A table !

 Crédits photographiques: Yves Petit