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Alain Platel explore les ramifications barocongolaises

, le directeur des (Les Ballets Contemporains de la Belgique), l’affirmait déjà à propos de son avant-dernière pièce tauberbach (2014) : « Mon moteur, pour faire du théâtre et de la danse, c’est d’y chercher ce qui pourrait dire quelque chose sur le monde dans lequel on vit […] Je n’ai pas envie de faire des messages clairs mais de raconter les gens. » Avec Coup fatal, présenté les 18 et 20 octobre au Haus der Berliner Festspiele, il nous propose une rencontre entre deux continents. Un métissage de culture, une polyphonie de sons. Délicat d’identifier ce qui vient de l’Europe et ce qui vient de l’Afrique dans cette performance avant tout musicale…

Aux côtés d’, constitue le lien parfait entre les partitions de compositeurs baroques (Händel, Glück, Bach, Vivaldi) et la musique populaire congolaise, accompagnées essentiellement d’instruments traditionnels. Avant Coup fatal, le contre-ténor avait déjà eu l’occasion de monter une opérette en swahili. La première collaboration entre et le saxophoniste et compositeur remonte à Pitié ! (2008), pièce basée sur La Passion selon Saint Matthieu de Bach. Au début de la création de Coup fatal, il était prévu de produire un concert baroque avec un orchestre baroque. Mais il est impossible de trouver une formation de répertoire baroque au Congo. , le directeur musical de la pièce, se l’explique ainsi : « En Occident, l’harmonie est faite d’équilibre et de déséquilibre, et c’est très technique. Au Congo, il faut inventer des modes de fonctionnement spécifiques à la situation. Les partitions sont juste des aides mémoires et s’inventent sur le moment même en fonction de la capacité de chacun. »

Mais vous avez certainement déjà entendu parler de l’Orchestre Symphonique Kimbanguiste, que Claus Wischmann et Martin Baer avaient suivi à travers leur film documentaire, Kinshasa Symphony ? Si l’initiative demeure remarquable, l’ensemble est essentiellement composé de musiciens autodidactes, qui, en grande partie, ont appris la musique dans la rue. Notez que peu de femmes, voire aucune, ne se lancent dans le métier de musicienne par peur d’être très mal vues par la société et leurs familles. Serge Kakudji s’accompagne donc de douze musiciens surdoués qui ont le rythme dans la peau et passent avec une aisance déconcertante du folk au jazz, du latino au soul, du funk… à l’opéra baroque ! Âgés de 12 à 56 ans, ils ont été sélectionnés (et canalisés par Platel) pour plonger dans cette aventure insolite : Russell Tshiebua et Bule Mpanya (chanteurs), (extra chef d’orchestre aux commandes d’une guitare doublée d’un manche de basse, et aussi au balaphone), Costa Pinto (guitare), Bouton Kalanda, Erick Ngoya et Silva Makengo (likembe), Tister Ikomo (xylophone), Deb’s Bukaka (balaphone), Cédrick Buya, Jean-Marie Matoko et 36 Seke (percussions).

Sur le plateau pendent des rideaux de douilles de munitions. Évoquent-ils, tout en métaphore, une réalité congolaise minée par la guerre ? Le sculpteur Freddy Tsimba a voulu transmettre un message, à peine visible mais toujours profond : on doit se souvenir des nombreux morts, devenus imperceptibles, qui peuvent étrangement donner vie à un spectacle. Géniale idée ! Une sorte de « coup fatal » qui régénère les chairs, la vie, éternellement. Libre à vous d’interpréter les constellations d’allusions et de symbolismes. Petit bémol : la danse est reléguée au second plan, la performance étant fondamentalement orientée musique. Les deux chanteurs s’aventurent toutefois dans le public pour inviter deux demoiselles à danser. Peut-être un brin racoleur. Tout comme cette fois où ils recommencent à titiller l’assistance, en enjambant les sièges pour tenir les mains (blanches) des spectateurs sur To Be Young, Gifted and Black de Nina Simone. Peut-être trop facile. Il n’empêche que les musiciens et leurs charismes envoûtants scotchent : mimiques possédées, muscles suintants, dos sinueux, déhanchés obsédés… Les Congolais, comme le souligne Serge Kakudji, ont indéniablement « la foudre dans le regard et le mouvement dans les jambes, déjà dans le ventre de leurs mères ».

Et quand les treize musiciens congolais, en adeptes de la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes (), foulent les planches en seconde partie de spectacle, plus rien ne peut les arrêter. Car selon leur dirigeant , « la musique congolaise va de pair avec la , c’est une sorte de religion qui englobe tous les musiciens congolais ». Bien habillés, bien rasés, bien parfumés, ces sauront vous prouver que le rythme et la générosité, chez eux, cela demeure inné.

Crédits photographiques : ©  Chris van der Burght ; Vidéo © balletsCdelaB