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La Belle et la Bête : Malandain au sommet de son art

Danse , La Scène, Spectacles Danse

Versailles. Opéra royal. 11-XII-2015. La Belle et la bête, ballet pour 22 danseurs (création). Chorégraphie : Thierry Malandain. Musique : Piotr Ilitch Tchaïkovski. Orchestre symphonique d’Euskadi, sous la direction de Dinars Rubikis. Scénographie et costumes : Jorge Gallardo. Distribution : Claire Lonchampt (La Belle), Mickaël Conte (la Bête), Arnaud Mahouy (l’Artiste), Miyuki Kanei (son Ame), Daniel Vizcayo (Son corps), Frederik Deberdt (le Père), Ellyce Daniele et Ione Miren Aguirre (Les soeurs), et les danseurs du Malandain Ballet Biarritz.

malandainLa nouvelle création de pour l’Opéra royal de Versailles explore le thème de la Belle et la Bête, avec finesse et intelligence, associant modernité et tradition du conte.

Le pari de Malandain est audacieux : doubler les personnages du conte (Belle, son Père, la Bête) avec ceux de l’Artiste, de son Âme et de son Corps. Le chorégraphe voulait mettre en scène son travail de créateur, lorsqu’il s’est attelé à la composition de ce ballet. Message brouillé, intellectualisme excessif, illisibilité de la trame narrative, les écueils dans la mise en œuvre d’un tel projet sont nombreux. Malandain les a tous évités. Et signe un véritable chef-d’œuvre.

C’est sur la somptueuse valse d’Eugène Onéguine de Tchaïkovski et avec un bal que s’ouvre le ballet. Malandain renoue avec la tradition des bals des grands ballets classiques, avec un soupçon de danse baroque et des costumes brodés d’or évoquant le Grand Siècle. Toutefois, le chorégraphe prend immédiatement de la distance avec le topos du bal classique en introduisant de la modernité et en créant une mise en abyme par l’intermédiaire du trio formé par l’Artiste, son Âme et son Corps. Les personnages du conte sont ainsi observés par leur Créateur, qui raconte leur histoire. La danse du trio est résolument moderne, les lignes sont très pures, presque acérées, et les costumes sobres – justaucorps noir très près du corps et jambes ou torse nus.

Après cette scène introductive qui associe les effets visuels et sonores, une phase plus épurée débute. Toute la mise en scène repose sur l’ingénieuse utilisation des rideaux, qui sont tirés et rouverts pour marquer le passage d’une scène à l’autre. Ce système permet de rendre claire et intelligible la succession des tableaux et de suivre aisément la trame narrative.

Les scènes familiales apportent une touche d’humour, notamment avec les deux sœurs de la Belle, frivoles et pimbêches, qui ne sont pas sans rappeler les sœurs de Cendrillon, ballet que Malandain a d’ailleurs chorégraphié dans ce même Opéra royal de Versailles. Le Père quitte ses enfants pour aller chercher une cargaison de marchandises arrivée par bateau. Sur le chemin du retour, il s’égare et pénètre dans le domaine de la Bête. Les ombres projetées des danseurs suggèrent une forêt inquiétante. Pour se rendre dans la demeure de la Bête, le Père doit s’avancer sur un chemin vivant et tentaculaire formé par les corps étendus des danseurs. L’économie de moyens est à la fois efficace et esthétique: une table monumentale en bois, sur laquelle est posé un imposant chandelier suffit à symboliser le château de la Bête.

La Bête comme allégorie de l’Artiste, à mi-chemin entre l’homme et Dieu

La Bête est un personnage complexe, hautement symbolique. La laideur qui la caractérise est immédiatement associée à la cruauté envers le Père, qu’elle condamne à mort pour avoir volé une rose, à moins qu’il ne lui sacrifie une de ses filles. Mais la Bête est aussi un être blessé, rejeté par la société. Sa dualité le rapproche de l’Artiste. La marginalité à laquelle la Bête est contrainte peut renvoyer à la place de l’artiste dans la société; la souffrance qui la dévore fait écho à la souffrance du créateur. Tous deux cherchent à s’élever : sortir de la bestialité pour accéder à l’humanité pour l’un, au divin pour l’autre.

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Quel visage alors donner à la monstruosité ? Malandain fait un choix percutant: celui de l’absence de visage justement. La tête du danseur est recouverte d’une cagoule en tissu noir transparent. Cacher le visage d’une personne revient à la priver de tout rapport à l’autre et au monde, et ainsi à lui ôter son humanité. L’effet est frappant. La Bête est d’abord terrible et terrifiante. Par ses reptations et ses contorsions, elle est ramenée à sa bestialité. Elle terrasse le Père, qui revient chez lui le visage marqué par l’horreur. Puis, lorsque la Belle arrive au château pour lui sacrifier sa vie, la Bête, qui expérimente le sentiment amoureux, devient souffrance, et par là même, homme. Le désespoir d’une créature horrifiée par sa propre laideur jaillit des tressaillements de son corps. Belle finira par dépasser son effroi et se laisser toucher par la tendresse que lui voue cette créature. Son amour transformera la Bête en prince, et le mariage pourra être célébré dans l’allégresse.

Néanmoins, est-ce vraiment l’amour qui triomphe dans le ballet de Malandain ? L’austérité reste de mise et on ne trouvera ni duos passionnés, ni envolées lyriques. Surtout, la note finale est sombre : les personnages du bal s’affaissent sur le sol, et sont recouverts d’une grande toile par l’Artiste, son Âme et son Corps, au son d’un adagio lamentoso lancinant. Le conte est terminé, les personnages s’évanouissent. La dernière image est celle de la Bête, qui lentement, avant la fermeture du rideau, enlève son masque. Ce geste peut être interprété comme l’aboutissement de l’identification de la Bête à l’artiste, qui se met à nu, se dévoile aux spectateurs, par l’intermédiaire de sa création.

Il faut enfin rendre hommage aux danseurs du , troupe talentueuse à l’identité marquée, et à l’ qui interprète avec brio la superbe musique de Tchaïkovski. Avec cette Belle, toute en nuances et en profondeur, Malandain donne la pleine mesure de son talent.

Crédit photographique : (c) Olivier Houeix 

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