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Bertrand Chamayou joue tout le piano de Ravel en un soir

Le pianiste , 34 ans, s’est de nouveau livré à une de ces performances dont il a le secret. Il a donné en une seule soirée, entrecoupée de deux entractes, l’intégrale de l’œuvre pour piano seul à deux mains de .

On retrouve avec ce programme le modèle de ce qu’il avait fait pour Les Années de Pèlerinage de Liszt en 2011. Avec Ravel, le programme s’articulait en trois séquences, elles-mêmes structurées autour des grands cycles pour piano de Ravel, selon un ordre plutôt chronologique mais assez lâche, avec comme grandes étapes Miroirs (1904), Gaspard de la nuit (1908) et Le Tombeau de Couperin (1914-1917).

Les paradoxes d’un défi

Oser un tel défi, en jouant de surcroît entièrement par cœur de bout en bout, suscite la plus grande admiration, renforcée par le fait que le pianiste a clos ce marathon presqu’aussi frais qu’il l’avait entamé, avec la « Toccata » du Tombeau de Couperin qui suppose d’avoir encore quelques ressources !

On peut toutefois s’interroger sur la pertinence d’un tel programme. Le risque ici est de se placer dans une logique de performance, aux dépens peut-être de la seule recherche musicale. Non pas que l’exécution n’ait pas été impeccable de bout en bout et l’interprétation au-dessus de tout soupçon. Mais l’écoute du piano demande une grande concentration et ici rien ne vient distraire ou détendre l’auditeur, comme cela peut être le cas avec un opéra.

Plus problématique encore, le rapprochement en trois heures de temps de toutes ces œuvres de Ravel. L’aurait-il souhaité, l’aurait-il accepté ? Ce qui est concevable pour un disque, l’est-il pour un récital ? Cela ne risque-t-il pas d’engendrer une certaine monotonie, alors qu’au fond il n’y a pas vraiment d’époques dans la musique de Ravel, dont le style est quasiment constitué dès la Sérénade grotesque, composée à 17 ans ?

Un jeu subtil

Il faut bien l’avouer en effet, l’ennui a rôdé par moments. D’autant que le jeu de n’est pas spectaculaire. C’est un jeu sobre, subtil, très attaché aux détails, qu’il dit peaufiner, ciseler, lui qui considère que « tout se joue entre les lignes ». Par ailleurs ce raffinement intrinsèque se fait parfois au détriment de la construction d’ensemble ou de la narration. Mais il faut ajouter immédiatement qu’il y eut de très nombreux moments de grâce, « La Vallée des cloches » de Miroirs, le dernier mouvement, « animé », de la Sonatine ou le spectral et impressionnant « Gibet » du Gaspard de la nuit avec un si bémol hypnotique à souhait, pour n’en citer que trois parmi beaucoup d’autres. Et on notera tout particulièrement un remarquable travail sur la thématique de l’eau, omniprésente dans l’œuvre de Ravel : Bertrand Chamayou joue des traits qui sont admirables de fluidité, voire de liquidité.

La salle était comble et son enthousiasme final, contrastant avec sa retenue de début de concert, a poussé Bertrand Chamayou à prendre la parole, pour remercier le TCE et Janine Roze, la productrice du concert, de le suivre ainsi dans ses grands challenges. Janine Roze à qui il dédie ce bis : une transcription pour piano seul par A. Siloti de « Kaddish » (une des Deux Mélodies hébraïques de Ravel).

On retiendra de ce concert une très belle performance, qui montre l’étendue des moyens de Bertrand Chamayou et de superbes moments musicaux qui donnent le désir d’entendre le pianiste donner de nouveau telle ou telle de ces pièces pour piano de en dialogue avec d’autres œuvres du répertoire. Ou de l’écouter, à son propre rythme, dans son nouveau disque, paru ce 15 janvier et qui propose, précisément, l’enregistrement de cette intégrale Ravel.

Crédit photographique © Marco-Borggreve-Erato