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Cartel, une réflexion sur la vie d’artiste

A Dijon, dans le cadre du festival Art Danse, le spectacle Cartel de Michel Schweizer met en scène deux danseurs d’âges différents entre souvenirs et parcours du combattant.

Un concepteur au langage qui se veut consensuel et humoristique. Une critique polyglotte. Une chanteuse à l’anatomie généreuse. Un défibrillateur. Deux danseurs d’âge opposés. Trois cyclistes employés à plein temps ou presque pour produire de l’électricité. Quelques canettes d’une boisson énergétique appelée Burn, tout cela sur un grand plateau blanc, voilà ce qui donne peut-être une petite idée du spectacle (hétéroclite ? foisonnant ?) de Michel Schweizer.

Beaucoup de discours dans un style très conceptuel, qui se veut drôle dans son obscurité, expliquent le sens général de la performance : « tout ce qui est constitutif de ce projet résulte de ma nécessité à générer une organisation du vivant inattendue mais, aisément reconnaissable – quand on peut y déceler certains traits communs en matière de destinée humaine ».

En clair, le propos pose beaucoup de questions sur la vie du danseur, sur le problème de la transmission des savoirs dans le domaine de la danse : comment s’inscrit ce savoir dans le corps et quelles traces il laisse dans celui-ci quand il vieillit, et, enfin, comment ces artistes, qui doivent vivre une ascèse permanente, peuvent-ils rester « connectés » avec le monde ? Ces questions sont posées par les gestes des deux danseurs, mais elles sont beaucoup trop interrompues par des interventions parlées qui ne semblent pas toujours nécessaires : cela entache évidement la fluidité du propos.

Les démonstrations dansées mettent en présence un jeune danseur au début de sa carrière prometteuse, Romain di Fazio, et un ancien danseur étoile de l’Opéra Garnier, Jean Guizerix. Le premier va expliquer, attitudes à l’appui, ce qu’il a retenu d’une leçon sur la chorégraphie de Nijinsky pour le Prélude à l’Après-midi d’un Faune. Cette scène est décrite, comme l’expliquerait un pédagogue averti, avec des images corporelles et sensibles; cette prestation est immédiatement suivie par celle de Jean Guizerix : on s’aperçoit ainsi de l’usure que le temps opère sur le corps, mais aussi on voit ce qui reste dans la mémoire corporelle…

Le danseur étoile illustre très bien ce propos en interprétant des extraits de Raimonda dont il est imprégné en tant que créateur du rôle : la transmission peut avoir lieu ! On comprend aussi qu’un danseur doit tout d’abord apprendre avec les mains, qui dansent déjà ce que feront les pieds, et cela donne lieu à un ravissant ballet « des mains » avec les artistes et la chanteuse Dalila Khatir, capable par ailleurs de chanter le blues aussi bien que du Mozart ou du Haendel.

La séquence du travail à la barre, figurée par Romain di Fazio a le mérite de mettre les choses au clair : la danse est un sport de haut niveau, et qui, comme tel, demande un engagement personnel fort, volontaire, courageux et quotidien. C’est seulement au prix de ce travail que le geste devient aisé, et que l’on peut envisager une carrière professionnelle. Romain di Fazio montre que la fatigue doit être oubliée grâce à des « trucs » personnels, et que c’est sans doute cet acharnement qui donne cette énergie, voire cette rage que l’on perçoit dans le dernier solo qu’il interprète, et dans lequel il pousse son corps dans ses derniers retranchements. Cette violence, contrôlée certes, n’est-elle pas ici la signature du monde moderne ? La connexion avec le réel se fait donc…

Il est à parier que ce jeune danseur plein de talent puisse à son tour faire passer le relais dans une vingtaine d’année à un autre Di Fazio plein de sève : sans doute aura-t-il besoin pour cela d’images verbales et poétiques, sans doute ses gestes seront-ils moins sûrs, mais il sera le porteur de la trace…

Crédit photographique : Cartel / Michel Schweizer © Frédéric Desmesure

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