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Dualité et contrastes avec Mūza Rubackyté à Rochemontès

Les récitals de la pianiste lituanienne sont toujours originaux, pleins de curiosité et ne laissent jamais indifférent, tout comme son jeu impétueux, ainsi que sa nature volcanique et passionnée. C’est par amitié qu’elle revenait en bord de Garonne, à l’Orangerie du château de Rochemontès, en avant-première de son récital parisien à la salle Gaveau le 11 mars, avec un programme inédit autour de la passion, placé sous le signe de la dualité.

La double nature de était assumée par le compositeur lui-même, entre le sensible rêveur, tendre et introverti Eusebius, et Florestan, l’homme d’action fougueux, passionné, hardi. La douce rêverie de L’Arabeske op. 18 correspond au caractère du premier, tandis que le tempétueux Carnaval op. 9 appartient au second. se fond dans ces personnalités par un jeu perlé dans l’Arabeske, qui révèle la nature romantique de Schumann dans le clair obscur. Avec la vitalité des 22 épisodes du Carnaval, elle ne tarde pas à déployer toute son énergie jusqu’à donner à ces instantanés caractérisés, où les affects alternent, la force d’un ouragan.

Contemporain de Ravel, , qui ne vécut que 35 ans, fut à la fois l’un des fondateurs de l’école musicale lituanienne et un peintre d’une grande originalité, qui a fait le lien entre le symbolisme et l’art abstrait. Devenu le véritable symbole de l’identité nationale lituanienne, il reste méconnu hors de son pays, bien qu’il ait suscité l’admiration de Romain Rolland, Jean-Paul Sartre ou Olivier Messiaen. Ses tableaux prennent fréquemment des titres musicaux. Mūza Rubackyté, qui s’engagea profondément pour l’indépendance de son pays, ne manque jamais de lui rendre hommage et de diffuser sa musique. Son œuvre pour piano baigne dans un climat romantique, qui assume l’héritage de Chopin, alors même qu’il ne supportait pas l’esprit académique du conservatoire de Varsovie. Ses Préludes sont habités d’un esprit nostalgique que gagne une certaine inquiétude, tandis que les deux Nocturnes révèlent une atmosphère fantastique, qui peut évoquer son aîné tchèque Leoš Janáček.

Dans un contraste comme les affectionne la pianiste, le parcours s’achevait avec la 6e sonate de Prokofiev, ce compositeur à la fois adoré et honni, dont la mort fut occultée par celle de Staline survenue le même jour de 1953. Composée parmi la trilogie des sonates de guerre, elle fut créée par le compositeur à la radio de Moscou en 1940 et Sviatoslav Richter en donna la première audition en concert en novembre de la même année. Un climat d’angoisse y est traité avec science et virtuosité en d’audacieuses harmonies refusant toute concession romantique. Elle se base sur un triolet rapide, qui s’impose dès l’introduction et revient tout au long de l’œuvre comme un leitmotiv martelé avec obsession. La force percussive de Mūza Rubackyté trouve là toute son expression, teintée de nuances dans le tempo die Walzer lentissimo burlesque et presque ironique, qui conclut le 2mouvement. Le final vivace laisse apparaître un galop joyeux, qui ne se départit pas d’une tension réelle.

Devant l’enthousiasme du public de cette salle intime, la grande pianiste le gratifia de deux bijoux avec une Marzurka de Chopin et le Rêve d’amour de Liszt.

Crédit Photographique © Céline Lamodi

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