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Yulianna Avdeeva : le choc d’une découverte

, à la salle Gaveau, donne un récital mémorable.

Malgré sa victoire au concours Chopin en 2010, la pianiste russe semble encore mal connue du public français. C’est que la discrétion, chez elle, est une qualité du jeu autant que de la personnalité, aux antipodes d’un petit groupe de vedettes au pianisme démonstratif qui dominent la vie musicale d’aujourd’hui. Dès son entrée sur scène dans une tenue sobre, on pressent en Avdeeva une vraie simplicité de ton, et l’on se réjouit que ses premières notes de musique abondent dans ce sens.

Pas les toutes premières, pour être exact : on écoute avec un intérêt poli deux Nocturnes de Chopin qui manquent quelque peu de sel. Mais ils préparent la route à une Fantaisie de tout premier ordre, premier choc d’un récital haut en couleurs. La marche initiale est agréablement phrasée, pas trop sombre, légèrement facétieuse lorsqu’il le faut. Cela respire, cela vit, c’est toujours exécuté avec une délicatesse parfaite. Puis lorsque le tempo s’anime, on découvre la virtuosité incroyablement maîtrisée de , qui jamais ne prend le pas sur la conduite du morceau ; jamais elle n’ôte une once de fantaisie au discours, toujours merveilleusement imprévisible, jusqu’au pénultième récitatif où l’on entend plus qu’une mélodie de main droite dans un halo de lumière.

Chopin et Prokofiev, une égale réussite

Les Quatre mazurkas confirment que la pianiste est également à l’aise dans les pièces plus courtes. La célèbre « la mineur » est superbe sous ses doigts, sans langueur factice ; son épilogue en forme de point d’interrogation doit sa beauté à la douceur de toucher dont la pianiste sait faire preuve jusqu’au quasi niente. La partie Chopin du récital se conclut, sans la moindre faute de goût, par une Polonaise en fa dièse piquante, ramassée, acérée, où l’on admire tout particulièrement l’art des nuances.

Après tant de justesse naturelle et de verve précise, il nous tardait de découvrir le Prokofiev de la pianiste, un autre des compositeurs qui figurent en tête de son répertoire. Elle a choisi d’interpréter la Huitième sonate, et, bien loin de s’effrayer de l’ampleur de cette œuvre aux multiples ramifications, tant de fois interprétée par les géants du piano, elle en domine le sens au contraire, et parvient à exprimer toute la quintessence de cette musique visionnaire. Le Finale, surtout, foudroie les spectateurs sur leur siège : Avdeeva lance son thème dans un tempo légèrement retenu, qui en accentue l’ironie légère et la gaucherie, sans pour autant réduire l’intensité dramatique de l’ensemble. La valse du centre du mouvement est un pur bonheur, martelée sans brusquerie, oscillant sans cesse entre le comique grotesque et les accents plaintifs qui méritent pleinement à l’œuvre le nom de « sonate de guerre ». Liszt et Chopin, en bis, ne suffisent à contenter un public conquis ; on attend les prochaines apparitions de Yulianna Avdeeva avec impatience !

Crédit photographique : © C. Schneider