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La montagne magique du Tanzteather Wuppertal

Plus de trente ans après sa création, la reprise d’Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört (sur la montagne on entendit un hurlement), pièce sombre et magique de , par le éblouit les spectateurs du Théâtre du Châtelet.

C’est d’abord un son, celui des talons qui claquent sur les escaliers qui mènent à la scène et le parquet de la salle. Apeurés, les danseurs rasent furtivement les murs comme s’ils cherchaient à s’échapper discrètement. Autre son, celui des ballons de baudruche que fait imperturbablement éclater un baigneur mastoc en bonnet de bain et lunettes rouges. C’est ensuite l’odeur, celle de la terre épaisse qui recouvre le plateau, collante et molle. Non pas la terre fraîche et brune, presque légère, du Sacre du printemps chorégraphié par en 1975, mais celle, plus rurale d’un champ en friche.

Sur cette terre se succède une galerie de portraits insolites et ténébreux, plus intériorisés qu’à l’accoutumée chez la chorégraphe allemande, presque mélancoliques. Pourtant, l’excentricité et la drôlerie ne sont jamais bien loin, comme le prouvent l’irruption de ce laveur de vaisselle en tenue de danseuse orientale ou celle de cette femme en robe du soir momifiée par des bandelettes de gaze. Des respirations bienvenues dans une ambiance de peur qui rôde et qui prend aux tripes. Car Pina Bausch, dans l’une des périodes les plus fertiles de son œuvre, a souhaité creuser un sillon qu’elle avait initié avec Café Müller, Kontakthof, Walzer ou Nelken.

A contrario de ces saynètes grinçantes, qui explorent sous toutes leurs facettes les relations humaines, les scènes de groupe sont désespérément sauvages et sombres, dans un déchaînement tumultueux qui emporte tout. La séquence la plus forte et la plus romantique, donnée au début du spectacle, est répétée une nouvelle fois à la fin. À rebours de la passion, elle met en scène un couple éperdu que des groupes d’hommes forcent à s’embrasser. C’est une splendeur!

La musique joue, comme toujours, un rôle essentiel dans le spectacle. Au milieu de cette bande son nostalgique et grésillante, s’élèvent quelques secondes avant l’entracte les notes poignantes de la cantate Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört de , qui donne son titre au spectacle. Tout se termine pourtant sur un air de jazz, dans une séance de flagellation sophistiquée et avec un orchestre senior, une harmonie de papys tout à fait réjouissante.

Crédits photographiques : © Bo Lahola © Jochen Viehoff