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Joyaux de Balanchine entre au répertoire du Staatsballett de Berlin

, que beaucoup désignent comme le plus grand chorégraphe du XXe siècle, adorait les femmes et les pierres précieuses dont il est question dans ce ballet, célèbre triptyque créé en avril 1967 à New York. , le directeur du Staatsballett de Berlin, a confié « avoir écouté sa troupe pour le choix de cette première ». Notez que les représentations ont été orchestrées, ce qui est malheureusement trop rare à Berlin…

Pour ce ballet phare, transforma, tout en métaphore, ses ballerines en émeraudes, rubis et diamants comme pour mieux les glorifier et les rendre éblouissantes à tout jamais. Quant aux partitions signées Fauré, Stravinsky et Tchaïkovski, elles retracent le « road-movie » que fut la vie du chorégraphe errant. En première partie, les danseuses émeraudes évoluent dans une ambiance tamisée sur des extraits de Pelléas et Mélisande de Gabriel Fauré. Un clin d’œil de Balanchine à la France, où il peaufina son style au sein des Ballets Russes de Diaghilev. Une œuvre qui touche par sa tranquillité, sa sérénité. Les danseuses s’y déplacent sur un nuage de tulle vaporeux dans leurs corsets de velours et d’atlas, décorés d’émeraudes. Car il faut bien le souligner, les costumes, relookés par Lorenzo Caprile, sont étincelants, quoiqu’un brin épurés face aux originaux de l’époque signés (et à ceux de l’Opéra de Paris, remodelés avec extravagance par Christian Lacroix).

Au bras de (plutôt fade), la soliste bulgare , au Staatsballett depuis 2004 et soliste depuis 2011, possède une grande technique et notamment une rapidité de bas de jambes très appréciable. Son interprétation et ses ports de bras n’ont toutefois pas la féminité naïve que Violette Verdy (pour ne citer qu’elle…) avait à fleur de peau en 1967 lors de la création du rôle. Le second solo est dansé par la délicate Brésilienne , plus inspirée. Le corps de ballet tente de se retrouver dans ce dédale d’entrelacés et de pauses alambiquées, peut-être trop « mesuré » à la française pour la troupe berlinoise multiculturelle. Une technique minutieuse où les pas de cheval et les menés sont rois. Les pas de trois, fluides, sont agréables à regarder. et , aux bras d’, n’ont pas à rougir face aux deux solistes citées plus haut. Il faudrait néanmoins qu’elles se calent l’une sur l’autre lors de leurs échappés/arabesques, un quart de seconde décalés. Globalement, il manque à cet Émeraudes berlinois ce petit rien bien français, ce soupçon d’élégance contrôlée, qui apporte à la chorégraphie tout son sens, toute sa classe inclassable.

Rubis est un divertissement emballant, évoquant Broadway sur les rythmes syncopés du Capriccio pour piano et orchestre de Stravinsky. C’est probablement la chorégraphie la plus complète des trois, tout en nonchalance et en spontanéité. Un genre très « années folles », sexy et déhanché, dans lequel Balanchine excelle. Les jeunes danseur.se.s du Staatsballett de Berlin ont cette fougue qui pourrait faire l’affaire mais on observe quelques penchés arabesques et quelques temps levés sur pointes hésitants. Le langage chorégraphique « à l’américaine » n’est pas (encore) leur langue maternelle, comme s’il leur manquait du vocabulaire pour s’exprimer dans ce courant décalé, trop décalé. Dans cette entreprise d’assimilation, a indéniablement été d’une aide précieuse. Mais si le corps de ballet hésite un peu (l’un des quatre garçons a chuté), et éblouissent par leur technique en acier et ne font plus qu’un avec les déhanchements jazzy et les pirouettes sur les talons. Leur pas de deux virtuose nous glace de beauté : musicalité, fortes personnalités, morphologies de rêve, pointes aiguisées, interprétation bouillonnante, etc. La jeune n’a par contre pas saisi la profondeur de son rôle de soliste surplombant l’assemblée. Rubis demeure une véritable performance qui ne devrait pourtant rien avoir d’athlétique à contempler !

Enfin, le rideau se lève sur Diamants. Murmure de stupeur, émois de magnificence devant des danseuses en tutus blancs incrustés de diamants qui brillent de mille feux. Cette troisième partie du ballet est un chef-d’œuvre d’académisme. Si Balanchine voulait dédier cette œuvre à Marius Petipa et au Kirov de Saint-Pétersbourg, la troupe berlinoise se l’approprie avec justesse. Même si les ensembles peuvent être encore plus harmonieux, le corps de ballet s’en sort avec bravoure. Ses lignes sont pures, ses enchaînements dynamiques. La scène semble toutefois un peu étroite pour accueillir tout ce monde.

Au second mouvement, Balanchine place la danseuse au centre de l’attention de son partenaire, chevalier servant qui l’effleure telle une plume, l’enlace tout en finesse comme pour évoquer toute la fragilité de la femme, pourtant forte d’élégance. Un sublime pas de deux interprété par (invitée du Ballet de Budapest) et , qui ne m’emballe pourtant pas. Il faut dire que j’ai vu Olga Smirnova et Semen Chudin le danser… , ancienne Étoile du Staatsballett de Berlin, maîtrise la situation techniquement. Elle a de l’allure, du charme. Ce qui lui manque, c’est du chien, du charisme, de l’éclectisme. a indéniablement plus la carrure de ce partenaire classieux et passionné à la fois.

Ce volet est le plus éblouissant des trois. Il ravive l’éclat du style impérial russe tout en développant l’idéal balanchinien : raconter le son en mouvement et non plus une histoire. Le chorégraphe conseillait d’ailleurs de « voir la musique et d’écouter la danse ». Merci d’avoir laissé vos danseurs choisir ce qu’ils voulaient danser !

Photos : © Carlos Quezada