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Week-end de musique anglaise au festival de Ribeauvillé

Pour sa 33e édition, le festival de musique ancienne de Ribeauvillé introduit une intéressante nouveauté, l’organisation de week-ends thématiques. Après un premier consacré à la musique au temps des papes d’Avignon, c’est au tour de la musique anglaise du XVIIe siècle. Trois ensembles sont sur scène dans des programmes réfléchis et complémentaires.

Poésie à la voix et à la viole avec le

Le vendredi soir, le ouvre le bal avec un programme porté sur la fin du XVIe siècle et le début du XVIIe. Quatre violes de gambe, de la basse au dessus, alternent des pièces instrumentales et en accompagnement du contre-ténor . Un des violistes passe par moments au luth, rendant ainsi notamment hommage à , célèbre en son temps pour sa maîtrise parfaite de cet instrument.

Le programme, qui permet de découvrir des compositeurs peu connus (Bennet, Ferrabosco, Tomkins…) à côté des célèbres Byrd et Dowland, met en avant les liens étroits entre musique et poésie dans l’esthétique de l’époque. Une série d’airs, surtout autour du thème récurrent de l’amour contrarié, illustre ce propos. Dans une musique qui sert à souligner et exprimer des sentiments plutôt qu’à les figurer, s’en sort fort bien. On pourrait imaginer des moments plus théâtraux, plus de puissance expressive. Mais le texte est toujours finement dit, servi par une voix assurée et bien timbrée qui, hormis pour le tour de chauffe du premier air, emplit bien l’espace. Can she excuse my wrongs et In darkness let me dwell de Dowland sont particulièrement réussis.

Du côté instrumental, la polyphonie complexe de cette musique, parfois jusqu’au vertige, est bien rendue, et l’acoustique peu réverbérante de cette vaste église non voûtée est une précieuse alliée. Que ce soit dans les lentes pavanes (notamment la célèbre Lachrimae pavan, dans des diminutions moins connues de ) ou dans des Fantasias ou Almans plus animées, la précision est remarquable et le son finement travaillé. Cependant le jeu, particulièrement dans les instruments de dessus, est souvent un peu raide, et on sent une retenue générale dont on ne parvient pas, en définitive, à déterminer si elle est volontaire.

L’amour de la viole de gambe avec L’Achéron

Le lendemain, un autre Consort de viole est au programme dans le même lieu. L’ensemble L’Achéron reste aussi au seuil du XVIIe siècle, mais dans un concert monographique consacré à , pour lequel ils ont choisi une vingtaine des 65 pièces instrumentales dans un recueil paru en 1599. Les traditionnelles allemandes et pavane-gaillarde côtoient des pièces aux titres originaux, poétiques (The Fruit of Love, The Tears of the Muses…), plus mystérieux ou exotiques et laissant place à toutes sortes d’interprétations (Last Will and TestamentThe Honie-Suckle, Bona SperanzaMuy Linda, Hermoza), alors qu’il était rare à l’époque de donner des titres particuliers aux pièces instrumentales.

Soutenus par un clavecin discret, les cinq violistes déploient une musique pleine d’assurance, de tenue, voire d’exubérance, qui remplit parfaitement l’espace. Peut-être l’utilisation d’instruments conçus selon des proportions communes est-elle pour quelque chose dans l’extraordinaire résonance de l’ensemble.

Les effets de tension et de détente dans Muy Linda, les crescendos dans l’Almaine, les variations sur le très beau thème de The Funerals… sont autant de procédés qui pimentent la soirée, mais n’en constituent pas l’essentiel. Celui-ci réside dans la beauté des mélodies et des harmonies, et dans ce caractère plaisant et profond à la fois que les musiciens de L’Achéron, unis par une grande complicité des musiciens autour de leur chef omniprésent à l’alto de viole, François Joubert-Caillet, excellent à restituer.

Froberger à Londres avec Les Cyclopes

Le dimanche après-midi, l’ensemble de et de , déjà présent au festival en 2009, se place dans le contexte du voyage de Froberger à Londres en 1652. Voyage utilitaire (il est envoyé pour de secrètes raisons politiques par l’empereur), et voyage artistique puisque le musicien allemand y rencontre des homologues anglais et les fait probablement profiter de ce qu’il a pu observer lors de ses nombreux voyages en France et en Italie notamment.

Pour autant, la seule suite de Froberger donnée en milieu de concert, dont l’Allemande s’intitule Plainte faite à Londres pour passer la Mélancholie, ne permet pas de vérifier l’hypothèse selon laquelle il aurait influencé de manière décisive la musique savante anglaise. En revanche, le copieux programme permet de reconstituer un concert privé de l’époque, tel que l’on sait qu’ils se pratiquaient à Oxford autour de et de l’organiste . Des pièces pour un ou deux violons et viole accompagnés d’un riche continuo clavecin-orgue positif, alternent avec des suites pour clavecin seul (Froberger, Locke et Roberts) dans lesquelles brille par son phrasé tout en précision et en rondeur. Une fantaisie de Gibbons permet à de faire briller le superbe orgue Ring-Legros de l’église Saint-Grégoire, instrument du début du XVIIIe siècle classé monument historique. Ce Voluntary pour un orgue double, qui imite par moments une marche militaire, remarquable par sa variété et son inventivité, est en fait une véritable pièce de musique de chambre destinée au plaisir de l’auditeur.

Le public d’aujourd’hui reconnaît la musique subtile et recherchée de Froberger, et probablement celle de , toute en belles mélodies entremêlées et en petits chromatismes judicieusement placés. La découverte du jour est celle de , un violoniste virtuose dont la musique, suites et variations, est une jubilation permanente. Le tutti instrumental des Cyclopes, avec les deux violonistes Katia Viel et Lathika Vithanage, se distingue par sa netteté et sa grande cohésion.

Cette fin de semaine thématique aura été une grande réussite du point de vue de la programmation et du résultat sur scène, mais il faut regretter que le public n’ait pas été plus assidu.

Crédits photographiques : Julien Freymuth © Lorele photography ; L’Achéron © DR ; Bibiane Lapointe et Thierry Maeder © Guy Vivien