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Robert Piéchaud mis à l’honneur par le Festival d’Automne

Peu connu des scènes de concert parisiennes, le pianiste et compositeur est l’invité du Festival d’Automne sur le plateau des Bouffes du Nord. 

Formé aux côtés de personnalités comme Claude Hellfer, Piéchaud aime regarder outre-atlantique vers une culture états-unienne dans laquelle il se reconnaît. Ainsi improvisation et musique écrite cohabitent-elles dans une soirée que le compositeur sous-titre Monographie avec . Son propre partage la scène et croise ses sonorités avec l’ensemble L’Instant donné.

« Je me suis symboliquement approché de la musique de pour faire la traversée imaginaire dont je vais essayer ici de dessiner la route » confie-t-il à David Sanson dans les notes de programme. Comme Ives, Piéchaud aime la voix, le texte chanté et tout particulièrement celui que la guerre a suscité. Écrit pour son trio, Diptyque de guerre (2010-2013) qui débute le concert fait appel à deux poètes contemporains (Brian Turner et Herman Melville) évoquant le souvenir de conflits américains comme la guerre de sécession ou celle d’Irak en 2003. Le compositeur est au piano au côté du clarinettiste et de la mezzo-soprano . Dans un contexte narratif et souvent tendu, la voix est centrale, déclamée ou chantée, qui appelle ses commentaires instrumentaux où l’improvisation affleure constamment.

Pour son trio toujours, Piéchaud a arrangé cinq chansons de Charles Ives extraites des 114 Songs écrits par un compositeur attaché aux musiques de son terroir. y alterne la clarinette basse et un saxophone soprano aux couleurs jazz très connotées. Le Festival d’Automne a passé commande au compositeur de l’arrangement de Variations on America du même Ives, une pièce originellement destinée à l’orgue qu’il jouait à l’âge de 17 ans. Il s’empare ici d’une chanson populaire qui est à l’origine du God save the Queen et qu’il varie à l’envi. Piéchaud convoque quant à lui le quintette à vent de L’Instant donné et le saxophone soprano de Stan de Nussac qui infiltre sa partie improvisée dans un contexte instrumental totalement fixé. Le résultat ne manque pas d’allure, frais et enlevé comme l’aurait aimé Ives… et surtout magnifiquement joué!

Les musiciens de L’Instant donné restent sur scène pour le quintette The river (2015) de prenant sa source dans un récit du philosophe transcendantaliste américain Henry David Thoreau dont la pensée habite également Charles Ives. Paysages sonores et plages contemplatives alternent avec des séquences plus animées, comme cette écriture-oiseau de Night Birds se souvenant de Ligeti et Stravinsky. Au terme du voyage, vient rejoindre le quintette pour chanter un poème de Thoreau et refermer très poétiquement cette trajectoire à l’instar de la flûte qui apparait dans les dernières minutes de la Concord Sonata de Ives.

Des trois Etudes de et par Robert Piéchaud, on retiendra surtout la seconde, Noche Oscura, propulsant ses ondes résonnantes à partir de blocs-accords, via la pédale tonale du piano. Elles précédent la deuxième commande et création de la soirée, Wittgenstein-Lieder, sollicitant une fois encore des textes de guerre. C’est une sorte de monodrame en cinq épisodes pour voix et quintette instrumental – Sabine Raynaud, Maryse Steiner-Morlot, Mathieu Steffanus, Nicolas Carpentier et Maxime Echardour, tous exemplaires. Le texte évoque les débuts de la Grande guerre et la rencontre manquée du philosophe Wittgenstein avec le poète George Trakl, mort d’une overdose à l’hôpital militaire de Cracovie. Le compositeur a élaboré lui-même une trame dramatique très épurée, puisant dans les Carnets secrets du philosophe et traduisant en français des extraits de son Tractatus logico-philosophicus. On y retrouve cette manière narrative d’une écriture instrumentale – façon « Landmusic » – où la percussion et ses couleurs très évocatrices – fabuleux Maxime Echardour – servent de très près le récit. Jill Alessandra McCoy est au centre du drame, dont l’autorité de la voix parlée, flexible et bien projetée, donne une épaisseur dramaturgique intéressante. Le dernier Lied est chanté sur le poème Klage (plainte) de Trakl, sorte de tombeau sur fond de cor anglais mahlérien citant les Kindertotenlieder du compositeur viennois.

Crédit photographique :  Soligny & Chipault