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Brice Pauset, topographe du son et de la couleur

Ce double disque monographique consacré au compositeur et claveciniste français (né en 1965), paru chez ÆON, regroupe des œuvres allant de la formation chambriste au grand orchestre avec double chœur et quatuor à cordes soliste écrites entre 2002 et 2012. Est donc constitué ici un véritable témoignage de la pensée prolifique et ramifiée d’un des compositeurs majeur de notre temps.

Le premier disque débute avec Der Geograph (Symphonie IV) qui constitue une fresque puissante de vingt minutes pour grand orchestre et piano principal. Ici le compositeur cartographie un monde où, selon ses mots, « réalité et représentation entrent en collision ». Le piano solo, en explorateur, façonne çà et là une masse orchestrale en constante évolution. Un alliage équilibré et brillant du renouvellement du timbre de l’orchestre, une écriture dynamiquement contrastée et un matériau musical constamment réactif à ses antécédents et conséquences font de cette œuvre un véritable voyage musical, une exploration où le matériau est dispersé pour ensuite fusionner et mourir.

La seconde oeuvre, Les Voix humaines (pour clarinette, piano et trio à cordes) fait subtilement écho aux enjeux formels de Der Geograph. Ici la musique se construit de façon obsessionnelle au fil de son propre cheminement. Par des silences entrecoupés, elle cherche la parole au travers du son plus que du sens. L’exploitation poussée des techniques instrumentales ainsi qu’une large palette d’articulations constituent une oraison toujours sur le fil qui finit par s’épuiser et laisse place à un long dialogue entre un piano interrogatif et une clarinette aphone qui semble cependant vouloir dire ce que le son lui soustrait.

Ce premier disque se conclut avec Concerto I (Birwa). Ce titre (comme pour sa Symphonie IV) n’a rien d’anachronique pour , très attaché à son temps, dont l’esprit dialectique ne saurait oublier l’histoire qui a façonné la musique d’aujourd’hui. Écrite pour clavecin et ensemble, cette œuvre démontre encore un peu plus la richesse de l’imaginaire et de la combinatoire musicale de . Le timbre si particulier de l’instrument à cordes pincées (dont le compositeur assure lui-même la partie) sait entrer en résonance et dialoguer avec l’ensemble.

Le deuxième disque est consacré aux neuf scènes de Dornröschen (La belle au bois dormant) écrites pour grand orchestre, double chœur et quatuor à cordes solo. Cette œuvre, qui utilise comme base le texte des frères Grimm dans sa version de 1812, possède toutes les caractéristiques du drame musical sans pour autant être opératique. La réussite ici consiste en un détournement des forces inhérentes à l’action scénique afin de les inscrire dans un processus musical pur. L’œuvre est à la fois figurative tout en laissant la place à l’imaginaire de l’auditeur. Les chœurs officient comme un narrateur qui semble se glisser entre tous les éléments du récit, parfois lyrique, parfois déconstruit et « étouffé ». Le matériau musical disperse çà et là des objets colorés et expressif qui encore une fois relient la pensée compositionnelle aux œuvres précédemment évoquées tout en colorant le récit de façon fantastique.

Ce très beau disque, intelligemment conçu, nous montre donc que Brice Pauset est un compositeur qui creuse la problématique du « son » sans pour autant renier la note. S’il est une force de cet artiste, c’est de savoir tisser les liens organiques et dialectiques entre le concept et l’œuvre. Un esprit de synthèse qui le place parmi les créateurs qui ont su renouveler la pensée musicale d’aujourd’hui.