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Philippe Jaroussky lumineux aux côtés du Freiburger Barokorchester

La prestation de en langue allemande était fort attendue. Aux côtés du Freiburger Barokorchester pour une lecture toute personnelle de chants sacrés de Bach et Telemann, la voix lumineuse du conte-ténor a enflammé les Bozar.

La salle Henri Leboeuf affiche complet ce soir pour ce concert de et du Freiburger Barokorchester qui s’inscrit dans la tournée liée à la sortie de leur album Bach-Teleman, Sacred cantatas.

La première partie du concert est dédiée à Telemann. Avec ce dernier, Philippe Jaroussky a entamé ce qui s’apparente à un travail de réhabilitation, décidant de faire vivre quelques-uns des joyaux méconnus de Telemann. Il fut, selon ses propres dires, interpellé jadis par la dépréciation dont Telemann faisait l’objet, la production de ce dernier étant (c’est toujours le cas) jugée par trop volubile et redondante. Telemann se voyant ainsi opposé à son génial contemporain .

Dès l’ouverture, le spectateur note que l’ensemble joue debout pour favoriser la liberté des mouvements. On rapprochera presque le Freiburger Barokorchester d’un orchestre de chambre tant l’effectif est réduit et plastique. L’orchestre est dirigé par son premier violon, la koncertmeister qui ondule avec énergie, légèrement tendue vers le chanteur et l’orchestre.

Telemann a composé nombre de cantates solistes et Die Stille Nacht en fait partie. Philippe Jaroussky s’est approprié cette partition à l’écriture complexe et riche. S’il n’est pas germanophone, sa prononciation des consonnes est très douce, cela est manifeste sur les gutturales. On perçoit aussi un travail important sur les voyelles allemandes qui renvoient à certaines sonorités inconnues en français. La clarté des lignes et des intentions rendent les nuances très intelligibles. Les connaisseurs de l’album auront peut-être le sentiment d’une progression dans l’élocution allemande depuis l’enregistrement.

Les hautboïstes Ann Katherin Brüggeman et Anke Neverman rejoignent l’orchestre pour une belle ouverture extraite de la Brockespassion précédant la deuxième cantate du programme, Jesus liegt in letzten Zügen. Le récit, ici encore est pathétiqu,e habité de visions frappantes, auprès du Christ à l’agonie. La tension des débuts évolue, après un air central splendide vers une dernière aria très lyrique.

Après l’entracte, nous retrouvons l’orchestre seul pour trois sinfonia extraites de pièces de Bach. Dans un extrait de « Gleichwie der Regen Und Schnee von Himmel fällt », plein de caractère, les basses (un basson, deux violoncelles et une contrebasse baroques) assurent une magnifique prestation. Le hautbois d’amour de la talentueuse Ann Kathrin Brüggeman colore la pièce d’une douce mélancolie.

Posément, Philippe Jaroussky entre à nouveau sur scène parmi les musiciens. Le choix du répertoire de Bach en langue allemande a constitué un défi et une entreprise longuement réfléchie pour Philippe Jaroussky. Bien qu’ayant déjà abordé des œuvres du compositeur en langue latine, le contre-ténor aura mis plus de quinze ans à présenter sur scène les œuvres germanophones du grand Bach. Il assume d’ailleurs la complexité de ce programme pour son registre mais également sa lecture très personnelle de l’œuvre.

La cantate jouée ce soir est la très touchante Ich habe genug. Cette pièce connue, un vrai joyaux, une pièce redoutable, au propos sombre, conçue pour un chanteur seul, plusieurs fois remaniée par son compositeur et transposée successivement pour plusieurs types de voix. Expressif et profondément musicien, Philippe Jaroussky convainc dans la traduction des différentes dispositions d’esprit de chaque air.

Techniquement parlant, Philippe Jaroussky se voit forcé, pour couvrir certains intervalles conséquents, de sortir de son registre à plusieurs reprises, parfois prestement, pour effectuer les notes les plus graves, et revient alors à sa voix de poitrine, une voix de baryton parfois légèrement moins projetée. Dans un entretien accordé à Bozar, le chanteur indique même une piste qui éveillera l’intérêt puisqu’il évoque la perspective de travailler davantage à l’avenir dans cette zone de passage et d’élargir ainsi l’horizon de ses possibilités.

Introduite par un émouvant hautbois obligé qui rappelle le travail d’un orgue, la première aria est soutenue par un beau dialogue des instruments. Le chanteur sait faire respirer la partition. Une lumière douce brille par éclats dans les notes longues de certaines syllabes. Il a saisi la magie de cette écriture de Bach où la musique semble souvent jaillir du silence. Les ornementations sont subtiles. Violoniste de formation, on a parfois l’impression qu’il use de son legato avec la finesse d’un archet. Du reste, reconnaissons-le, il semble qu’au bout du compte, si elle tient de la technique aboutie du chanteur, une part de ce qui nous touche tant chez Jaroussky réside dans le mystère, la sensibilité intrinsèque de l’artiste.

L’aria centrale « Schlummert ein » bénéficie de son aisance et de ce timbre à la fois clair et comme ourlé, tandis que le tempo est suffisamment maîtrisé pour éviter le piège de la lourdeur. Après un récitativo secco, la pièce se clôt par une dernière aria vivace, traduisant avec force vocalises une joie terrible, celle d’une mort du locuteur annoncée comme libératrice, où le chanteur s’élance avec virtuosité.

Un frisson parcours la salle, un de plus, à l’énoncé du premier bis « Was Wunder, dass der Sonne Pracht » (« Quelle merveille/miracle que le soleil brille ») extrait de la Brockespassion de Telemann. Un air doux, encore délicatement ornementé. Le deuxième bis, « Laudamus te », enlevé, extrait de la Messe en si mineur de Bach, seule pièce en latin de la soirée, que le chanteur fait progresser allègrement sous l’effet cumulatif des reprises.

La salle au complet et debout salue durant de longues minutes l’orchestre et ce chanteur généreux.

Crédits photographiques : Philippe Jaroussky © Simon Fowler for Warner Classics ;  © Marco Borggreve