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Attraction et apesanteur dans Everyness de Wang Ramirez

Le duo au style innovant à la croisée du hip hop et de la danse contemporaine présente pour le Théâtre de la Ville-La Villette Everyness, une création pour cinq danseurs évoluant autour d’une sphère gonflable. A travers ce quintet qui défie les lois de l’attraction et de l’apesanteur, la pièce interroge les origines, les identités et les relations entre les individus et les peuples sous le signe de la diversité et du métissage, tant des danseurs eux-mêmes que de leur style.

La création Everyness s’inscrit dans le sillage des expérimentations chorégraphiques et de la thématique du vivre-ensemble développées dans Borderline (2013) où Wang et Ramirez employaient pour la première fois les techniques du gréage et de la danse en suspension. Cette fois-ci, pour représenter les vicissitudes des relations à l’autre, une autre force physique s’exerce à laquelle tous les individus sont sensibles et avec laquelle ils doivent composer, celle de la sphère gonflable réalisée par la plasticienne Constance Guisset. Ce globe semble vivant parfois, il respire et ses contractions rythmiques, comme le corps d’une méduse, insuffle le mouvement aux danseurs par déflagrations. Parfois au contraire, la force gravitationnelle de la sphère est écrasante et fait chuter les corps au sol, quand elle n’engloutit tout simplement pas les danseurs. La musique elle-même, tantôt entraînante, tantôt inquiétante qui accompagne les multiples mouvements de la sphère, évoque des pulsations.

Il y a cinq danseurs sur scène. Comme les cinq continents du globe. Ce qui frappe quand la lumière se fait sur scène, c’est la diversité des corps, des origines et des métissages. La loi de l’attraction « universelle » n’est pas seulement celle de la gravité qui s’exerce sur les corps, mais celle à l’origine des rencontres entre deux êtres et des sentiments amoureux ou fraternels. Ainsi les corps se cherchent, s’approchent, s’apprivoisent ou bien ils se rejettent et se chassent. Des duos se font et se défont. Le point d’orgue de la pièce est justement le tableau amusant qui met en scène deux duos, un duo féminin et un duo masculin, éclairés en alternance (soulignons au passage un usage scénographique motivé et poétique de la lumière dans l’ensemble du spectacle), où l’évolution des échanges de l’entente au conflit voire au rapport de force est bien représentée. Les relations ne sont pas toujours simples, on ne sait pas toujours ce que l’on veut, c’est d’ailleurs le sens des paroles d’une chanson diffusée : « I know what I don’t want ».


La question de l’identité et des origines est abordée directement par les témoignages des danseurs qui parlent parfois sur scène tout en dansant, chacun dans leur langue, en anglais, en français, en espagnol. Les mots se font alors rythme et ponctuation des mouvements. Le danseur cubain se demande ainsi s’il est « negro o blanco », Honji Wang parle de son père coréen, la danseuse d’origine philippine et le B-Boy d’origine africaine tentent de se souvenir de mots dans une langue qui leur est inconnue.

A ces horizons divers correspond un style de danse métissé car chacun apporte son langage chorégraphique, de la break dance au hip hop en passant par la danse contemporaine. Mais l’énergie débordante qui émane de chacun d’eux les réunit et est particulièrement communicative. Le contraste entre les mouvements suspendus nécessairement ralentis des danseurs attachés par des fils et ceux très saccadés et à l’exécution très rapide des danseurs ancrés dans le sol, est particulièrement intéressant et réussi.

La montée en puissance portée par la musique dynamique de Schallbauer qui définit la première partie du spectacle est très prometteuse et énergique, la fin en revanche s’essouffle et devient un peu plus lente et moins innovante. Mais on retiendra avec plaisir la pertinence de la correspondance entre dialogue des individus et dialectique sol/air, attraction/apesanteur, brillamment chorégraphiée par le duo Wang/Ramirez.

Crédit photographique : © Denis Koonç Kuhnert