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Le Chœur de chambre de Namur au service de Josquin et d’Isaac

Dans le cadre du Festival de Wallonie à Namur, le Chœur de chambre « local» retrouve en la splendide église Saint-Loup le chef , pour un somptueux programme mêlant à parts presque égales des motets de Josquin Desprez et de son exact contemporain Heinrich Isaac, deux géants de la Renaissance musicale européenne.

« Les compositeurs font ce qu’ils peuvent des notes. Josquin seul en fait ce qu’il veut. » Ce compliment élogieux est dû à un admirateur peu enclin à glorifier à cette époque la musique d’un catholique, puisque le mot est de . Si depuis, la réputation de Josquin Desprez (né en Hainaut vers 1440 et mort à Condé-sur-l’Escaut en 1521) est acquise et dépasse sans doute le cercle des musicologues ou des praticiens de la musique vocale ancienne, celle d’Heinrich Isaac (né en Brabant ou en Germanie vers 1450 et mort à Florence vers 1517) reste bien plus confidentielle, malgré la thèse qu’a consacré à son œuvre en 1906 un certain… . Pourtant, de leur vivant, les deux maîtres ont eu la même réputation d’excellence et furent même candidats rivaux pour animer la cour du duc d’Este ; c’est finalement Josquin qui eut le poste. Isaac, quant à lui, fut (tout de même !) musicien attitré de Laurent le Magnifique à Florence et surtout de l’empereur Maximilien Ier de Habsbourg à Vienne. Si l’art polyphonique de Josquin peut apparaître comme plus humanisé (Praeter rerum seriem), coule par son expression pathétique un vin nouveau dans des outres anciennes (Stabat mater), fibre l’espace sonore avec souvent moins de voix que son rival (Salve regina à quatre voix) et ouvre ainsi les chemins prospectifs du XVIe siècle musical, jusqu’à l’avènement de la seconda prattica montéverdienne, celui d’Isaac, plus hétéroclite, mêle davantage à une nouvelle modernité les souvenirs d’archaïsmes médiévaux (longs bicinia, harmonie plus rustaude, cantus firmus en valeur longue très présent) à la trame de ses motets souvent de conception monumentale (Virgo prudentissima) mais d’une plénitude sonore incomparable dans les tutti (toute la conclusion de l’Optime pastor) ou d’une invention rythmique décapante (Angeli, archangeli).

Le fête cette année ses trente ans d’existence et revient en quelque sorte à ses fondamentaux et à ses premières amours par la pratique du chant a cappella. Les mandats de ses deux derniers directeurs musicaux en date (Jean Tubéry et celui toujours en cours de Leonardo García Alarcón) ont centré le répertoire de l’ensemble sur la toute fin de la Renaissance et surtout sur l’âge baroque sous toutes ses facettes européennes. Il est donc intéressant pour le chœur de travailler « sans filet » un répertoire a cappella « pur et dur », largement antérieur à la période baroque, et ce avec un chef parmi les orfèvres en la matière : le passionnant , fondateur des Tallis Scholars. Il y a plus de vingt ans, une collaboration entre chef et ensemble avait débouché sur un beau disque Lassus centré sur la messe à double chœur « Vinum Bonum » du divin Orlande paru chez Ricerar. Mais aujourd’hui seuls deux choristes présents lors de ces sessions sont encore membres du groupe, vu le renouvellement constant des effectifs ! C’est dire aussi l’importance de ce concert pour une nouvelle génération de choristes dans leur fréquentation du répertoire renaissant.

Le travail de Peter Philips avec ses Tallis Scholars se base sur une association de seulement deux chanteurs par pupitre, misant sur une justesse et une coordination absolues, ce qui permet de libérer une suavité ou une énergie sonores incomparables. Les pupitres du sont ici plus étoffés (souvent en moyenne trois par pupitre, voire jusque cinq soprani dans certains tutti du Stabat mater de Josquin), ce qui peut entraîner une certaine inertie par la masse humaine et sonore. La couleur est plus continentale, plus « franco-flamande » peut-être qu’anglaise, moins tranchée vu l’absence de ces irrésistibles trebles britanniques, sorte de signature sonore des meilleurs ensembles de la Perfide Albion dans ce répertoire. La transparence de la polyphonie est au rendez-vous, très aérée par une sobre mise en place à l’image de la gestique très économe de Peter Phillips. Toutefois, en début de programme, le groupe semble marcher quelque peu sur des œufs : imprécisions de quelques attaques, justesse harmonique parfois mise à mal dans le (redoutable, il est vrai) Virgo prudentiisima d’Isaac, manque relatif de brillance sonore. Les choses s’arrangent au terme d’un émouvant Stabat Mater de Josquin et surtout, avant l’entracte, avec le puissant Optime pastor d’Isaac, extraordinaire de puissance dans sa coda ! La seconde partie du concert montre le chœur sous son meilleur jour. Les teintes sombres du Praeter rerum seriem, motet pour la Noël de Josquin, sont parfaitement rendues, de même que la poésie mariale du Salve regina du même, ou la richesse d’invention de l’ample construction verset par verset imaginée par Isaac sur ce dernier texte. Enfin, le splendide Angeli archangeli d’Isaac, motet pour la Toussaint, véritable cathédrale sonore d’une folle créativité termine en beauté le programme officiel, avant un court bis, « le tube » de Heinrich Isaac, sa courte chanson d’adieu à sa chère ville d’Innsbrück (Innsbrück, ich muss dich lassen) à la mélodie et l’harmonie sobre préfigurant le choral luthérien : les protestants de la Réforme allemande ne s’y sont d’ailleurs par trompés et la reprendront d’ailleurs cinquante ans plus tard en en adaptant le texte profane pour un déchirant adieu à la vie !

En conclusion : un superbe programme, bien défendu, mais au résultat assez variable. Sans doute un nombre plus important de répétitions aurait permis d’affiner et d’affirmer l’interprétation de ces somptueuses pages terriblement exigeantes pour les praticiens comme pour le public.

Crédit photographiques: Chœur de chambre de Namur © France Dubois ;
Peter Phillips © 2016 The Tallis Scholars Website by Orchid Media