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Avec Anja Harteros et Wolfram Rieger, le lied allemand porté à ses sommets

L’opulent soprano de la chanteuse allemande, porté par le jeu savant et délicat d’un pianiste aux petits soins, confère à un programme minutieusement construit tous les atouts des grands soirs. Le lied romantique allemand à son meilleur !

Si l’on doit distinguer deux catégories de chanteurs de lieder, ceux qui intellectualisent le texte en mettant en avant la clarté de l’élocution, et ceux qui font confiance à leur instinct musical en privilégiant la beauté de la ligne vocale, fait de toute évidence partie de la deuxième. Loin des raffinements extrêmes et des préciosités d’une Schwarzkopf, d’un Fischer-Dieskau ou d’un Thomas Hampson, c’est au contraire le naturel de la diction et l’ineffable plasticité de l’instrument qui priment sur le détail et le décorticage du texte. On penserait sans doute à la Lisa Della Casa d’antan, si l’opulence des moyens n’évoquait davantage une Julia Varady ou une Margaret Price, toutes deux mozartiennes d’exception assez vite recyclées dans Verdi, Strauss et Wagner. Deux chanteuses également autrefois basées à Munich…

D’évidence, Schubert n’est pas le compositeur le plus adapté à une telle voix, même si les déambulations romantiques permettent à l’instrument de se chauffer et de se parer progressivement des diaprures d’or et d’argent qui vont enchanter la soirée. Les larmes et les souffrances schumaniennes trouvent Harteros davantage à son aise, le pathos de « Stille Tränen » la menant vers des sommets rarement atteints dans ce lied. Les rythmes de barcarolle et l’humour tout en demi-teintes des « Zwei Venetianische Lieder », les accents de boléro de « Der Hidalgo », égaient quelque peu un programme essentiellement marqué du sceau du spleen et de la mélancolie.

En deuxième partie, Wolf et Strauss permettent à cette voix d’exception d’atteindre son plein épanouissement ; « Verschwiegene Liebe » et « Verborgenheit » libèrent des trésors de legato, le plus coquin « Er ist’s » laissant la place à l’humour et à la malice que souligne encore l’exquis piano du très virtuose Wofram Rieger, accompagnateur attentionné pour sa soliste à qui il fournit tout au long de la soirée un coussin de velours. , judicieusement placé en fin de programme, est évidemment le musicien dont l’écriture met le plus en valeur une telle voix. Autant dans les attendrissements de « Meinem Kinde » que dans les frissonnements d’un extatique « Waldseligkeit », en passant par la stase de « Allerseelen » ou les élans de « Cäcilie », Harteros maîtrise son propos par l’inégalable classe d’un chant à la fois intimiste, altier et triomphant. Les deux lieder de Strauss donnés en bis, « Zueignung » et « Morgen », confirment les infinies possibilités d’une telle artiste : brio et vaillance déclamatoire pour le premier, intériorité et recueillement du murmure pour le deuxième. Une grande et belle soirée !

Crédit photographique : Anna Harteros et Wolram Rieger © Sébastien Grébille

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