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Brouillards, du pur Cranko à Stuttgart

Les pièces courtes de Cranko sont inégales, mais il s’y trouve des trésors, cette soirée le prouve encore.

À sa mort accidentelle en 1973, a laissé trois grands ballets narratifs, encore et toujours au répertoire de nombreuses troupes de par le monde ; il a aussi laissé de nombreux ballets plus courts, souvent abstraits, qui sont de nos jours rarement à l’affiche en dehors du Ballet de Stuttgart pour qui beaucoup d’entre eux ont été créés. Chaque année, une soirée leur est consacrée, et comme souvent l’expédition dans la malle aux trésors révèle un diamant, certes, mais entouré de pierreries de bien moindre éclat.

L’Estro Armonico traduit dans son rapport à la musique (trois concertos de Vivaldi hélas réorchestrés) et dans son élégance convenue une dette trop lourde à Balanchine, d’autant que la chorégraphie est très loin de la virtuosité tranchante des meilleures pièces de Balanchine : les danseurs s’en sortent avec les honneurs, mais on ne peut s’empêcher de penser qu’un peu plus de liberté et d’engagement personnel auraient sans doute donné un peu plus d’intérêt à la pièce.

La fin du programme, elle aussi, laisse planer l’ombre de Balanchine, puisque Cranko a choisi Jeu de cartes, qu’il avait commandé à Stravinsky. La pièce qui en résulte garde l’idée de base, trois donnes d’un jeu de cartes perturbées par un joker malicieux : ce n’est pas très profond, mais c’est incontestablement divertissant (Cranko est un des rares maîtres de l’humour en danse !), et Adhonay Soares da Silva, une des principales promesses de la troupe de Stuttgart, fait le joker avec toute l’énergie et la malice requises.

Mais c’est entre les deux longs entractes que se cache la pièce qui justifie à elle seule la soirée : composée sur une dizaine de préludes de Debussy, Brouillards est une pièce autrement ambitieuse. La pièce éponyme, répétée en ouverture et en clôture du ballet, donne le ton, austère et poignante : la plupart des danseurs de la pièce sont présents sur scène, en une sorte de collectivité qui fait nécessairement penser à celle du Sacre du Printemps, soudée par une menace latente, entre passivité du corps objet et chaleur humaine. La structure même de la pièce, la courte durée de chaque prélude, conduisent Cranko à dessiner de brèves scènes où le contact des corps et des âmes peut servir de fil conducteur. L’humour, cependant, ne manque pas, avec Louis Stiens irrésistible dans le numéro à la Chaplin de Hommage à S. Pickwick Esq., ou plus encore les trois danseurs-pantins de Général Lavine – Excentric : la machine du corps humain qui échappe à tout contrôle jusqu’au hors service, c’est toujours drôle, mais pas seulement.

De fragment en fragment, c’est presque toute l’élite du Ballet de Stuttgart qui défile, en poétique rêveur, et Roman Novitzky dans un curieux acte d’amour où les corps se côtoient sans doute plus qu’ils ne s’unissent. Cette fois, on est à mille lieues de Balanchine : on pense ici à d’autres pièces de Cranko comme Opus 1 (sur la Passacaille de Webern), mais aussi au Chant de la terre de Kenneth McMillan, d’une même ambition métaphysique qui octroie à l’abstraction de la chorégraphie une intensité émotionnelle particulièrement précieuse. Et c’est ce que le Ballet de Stuttgart sait faire le mieux.

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